dimanche 24 janvier 2010
vendredi 22 janvier 2010
LES MOTIFS DE LA CONFIANCE (ET DE LA DÉFIANCE) POLITIQUE
Revue Internationale de Politique Comparée, Vol. 10, n° 3, 2003 433
LES MOTIFS DE LA CONFIANCE (ET DE LA DÉFIANCE) POLITIQUE : INTÉRÊT, CONNAISSANCE ET CONVICTION DANS LES FORMES DU RAISONNEMENT POLITIQUE1
Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
Le rapport de confiance ou de défiance unissant les citoyens à la politique se nourrit
d’une variété de facteurs relatifs à la position sociale des citoyens, à la mise en
cause de leurs intérêts par les politiques publiques comme à leur perception normative
de l’univers politiques. En se fondant sur un matériel qualitatif composé de
groupes de discussion réunissant des citoyens français faiblement politisés, cette
contribution vise à cerner les motifs argumentatifs de la confiance et de la défiance
politique. Leurs propos expriment un rapport au politique construit de façon endogène,
à dimension fortement normative et manifestant une capacité argumentative
fondée sur différents types de principes.
Examinée dans une perspective comparative, la France présente les caractéristiques
d’un pays où la confiance sociale est structurellement faible2. Les
données du World Value Survey font en effet apparaître que la confiance
inter-individuelle, mesurée par les réponses à l’item “En général, faites-vous
confiance aux gens ?”, demeure dans l’hexagone systématiquement plus limitée
que dans des pays comparables. C’est ainsi qu’à niveau de Produit
Intérieur brut par habitant comparable, performances démocratiques équivalentes
(Freedom House Ratings), ou niveaux de bien-être subjectifs iden-
1. Cette étude a bénéficié du financement du Centre d’Étude de la Vie Politique Française (Cevipof),
de la Fondation Jean Jaurès et de la National Science Fondation. Nous remercions pour leurs commentaires
sur une version antérieure de ce texte André Blais, Sylvain Brouard, Didier Chabanet, Nonna
Mayer et Danny Trom.
2. DOGAN M., “Déficit de confiance dans les démocraties avancées – une analyse comparative”,
6ème congrès de l’A.F.S.P., Rennes, Octobre 1999, atelier n°8. Ce champ de réflexion a en particulier été
ouvert par KAASE M. et NEWTON K., Beliefs in Government, Oxforf, Oxford University Press, 1995 ;
et plus récemment par NYE J., ZELIKOW P.D. et KING D.C., Why People Don’t Trust Government,
Cambridge Mass., Harvard University Press, 1998 et NORRIS P., Critical Citizens. Global Support for
Democratic Government, Oxford, Oxford University Press, 1998.
434 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
tiques, les Français manifestent dans ces enquêtes un degré de confiance
sociale systématiquement plus faible3. En se range dans un ensemble de
pays historiquement marqués par le Catholicisme, où la confiance sociale
est significativement plus faible que dans les pays protestants, mais figure
avec le Portugal au tout dernier rang des pays d’Europe de l’Ouest, derrière
l’Italie, l’Espagne, l’Autriche ou la Belgique. La France ne semble pas avoir
été frappée au même titre que les États-Unis par un effondrement de la confiance
inter-personnelle4. En revanche, elle est marquée par une érosion significative
de la confiance politique qui affecte les institutions et le personnel
politique.
Les résultats électoraux constituent le meilleur indicateur de cette évolution
à travers la progression parallèle de l’abstention et des partis politiques
protestataires. Les enquêtes d’opinion dressent un tableau plus contrasté de
la confiance politique. La France a connu ces quinze dernières années des
gouvernements durablement populaires avec Michel Rocard, Édouard
Balladur et Lionel Jospin ; le destin électoral de ces trois Premiers ministres
laissant cependant sceptique quant à la transformation d’une popularité dans
les sondages en soutien électoral effectif. Les Français accordent une confiance
significative aux différents secteurs du service public. Les hôpitaux,
l’école, l’université ou la police recueillent ainsi plus de 70 % d’adhésion
quand la Bourse ou les médias ne franchissent pas les 30 %5. Pourtant, la
spécificité de la défiance politique apparaît dès lors que le politique est appréhendé
comme une activité spécifique. Interrogés sur la confiance accordée
à dix-neuf professions, les Français classent en dernière position les
hommes politiques, loin derrière les avocats, les notaires, les garagistes, les
prêtres ou les journalistes6. Mieux, en vingt ans, la défiance envers les hommes
politiques a progressé de vingt points : 55 % des personnes interrogées
déclaraient ne pas faire confiance aux hommes politiques en 1985, ils étaient
75 % en 20017. Au sein du monde politique, les maires se distinguent favorablement
en recueillant la confiance de trois Français sur quatre. Les Français
sont en revanche nettement plus réservés sur les députés (46 % de
confiance) ou les ministres (43 %), la défiance envers ces deux groupes ayant
3. INGLEHART R., “Trust, Well-being and Democracy”, in WARREN M.E., Democracy and Trust,
Cambridge, Cambridge University Press, 1999, pp. 88-120.
4. PUTNAM R.D., Bowling Alone : the Collapse and Revival of American community, New York,
Simon and Schuster, 2000.
5. Sondage Sofres réalisé les 27 et 28 juin 2001 auprès d’un échantillon national de 1.000 personnes
représentatif de l’ensemble de la population âgée de 18 ans et plus, interrogées en face à face. Méthode
des quotas. La question posée était : “Avez-vous plutôt confiance ou plutôt pas confiance dans les institutions
suivantes ?”.
6. Sondage Sofres réalisé les 27 et 28 juin 2001. La question posée était : “Avez-vous plutôt confiance
ou plutôt pas confiance dans les professions suivantes ?”.
7. Sondages TF1-Sofres de décembre 1985. En 1985, 25 % des personnes interrogées déclaraient faire
confiance aux hommes politiques contre 18 % en 2001.
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 435
progressé de plus de dix points depuis 1985. Surtout, les partis politiques
sont jugés sévèrement, 77 % des personnes interrogées déclarant ne pas leur
faire confiance.
C’est cette “anomalie” proposée par le cas français au regard de l’association
souvent établie en politique comparée entre confiance sociale et confiance
politique que nous questionnons ici. Si la confiance politique peut
subir des variations significatives à niveau de confiance sociale relativement
stable (et en l’occurrence particulièrement faible), comment comprendre
ces variations ? Nous situons plus particulièrement cet article dans la
perspective d’une détermination endogène de la confiance politique, selon
laquelle la relation de confiance (ou de défiance) se fonde davantage dans
les interactions politiques que dans des facteurs sociaux exogènes (la structure
sociale, l’accès à la compétence politique, le capital social). Deux hypothèses
peuvent alors être distinguées. Les politiques publiques peuvent
être bénéfiques aux citoyens, ou porter atteinte à leurs intérêts, ou simplement
être sans objet vis-à-vis de leur situation objective. En s peuvent aussi
satisfaire leurs convictions morales et les renforcer, ou à l’inverse les contredire
et les menacer. Selon la première approche, la défiance du citoyen
envers le politique serait la résultante concrète d’un “manque à gagner” évalué
en terme d’intérêt. Selon la seconde hypothèse, la confiance et la défiance
procéderaient de l’adéquation ou de l’inadéquation entre le cadre
normatif de l’individu d’une part et sa perception subjective de l’univers
politique d’autre part8. Les questions de convictions et de valeurs primeraient
alors sur le seul intérêt et sur l’évaluation des performances gouvernementales.
Interroger les relations entre intérêts et convictions dans la formation de
la confiance politique conduit d’abord, sur le versant le plus rationaliste de
l’analyse, à envisager la confiance comme le produit d’une relation réciproque
entre gouvernants et gouvernés, et donc comme le résultat de l’adéquation
entre les préférences des citoyens et l’action des autorités
gouvernementales en matière de politiques publiques9. Dans cette perspective,
la relation de confiance politique est d’abord fonction du rapport dynamique
entre performances de l’action publique et exigences politiques des
citoyens. On peut envisager que la défiance augmente sous l’effet d’une
8. Voir par exemple SNIDERMAN P. S., TETLOCK P. E. et ELMS L., “Public Opinion and Democratic
Politics : The Problem of Non-Attitude and the Social Construction of Political Judgement”, in
KUKLINSKI J. H., (ed.), Citizens and Politics : Perspective From Political Psychology, Cambridge,
Cambridge University Press, 2001.
9. Le choix rationnel envisage la confiance comme une situation d’équilibre résultant de stratégies de
coopération conditionnelle. Cf. AXELROD R., Donnant-donnant : une théorie du comportement coopératif,
Paris, Odile Jacob, 1992. Russell Hardin définit la confiance comme une situation où les acteurs
savent que leurs intérêts sont imbriqués (encapsuled). Cf. HARDIN R., “Do we Want Trust in
Government ?”, in WARREN M. E., op. cit., 1999.
436 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
perte d’efficience des politiques publiques, incapables de résoudre les problèmes
qu’elles sont supposées traiter et générant ainsi un sentiment public
de déception. Mais elle peut également résulter d’une augmentation des exigences
des citoyens à l’égard du politique, selon une logique consumériste,
les “usagers” de l’action publique espérant toujours davantage, à performances
égales ou même croissantes. On retrouve ici la thèse classique de la
frustration relative initiée par Tocqueville et élaborée par Gurr dans l’analyse
de l’action collective10. Il se peut que les deux phénomènes se conjuguent,
les exigences s’élevant tandis que les performances déclinent.
Figure 1 : La relation entre performance et exigence dans la formation
de la confiance politique
Exigences politiques
Performances
politiques
Confiance
La formulation précédente de la confiance suppose une forme de transparence
de la représentation politique qui n’intègre pas la question de la connaissance
politique, et par conséquent n’envisage pas la différenciation sociale
de l’espace public. Même si on la suppose fondée sur l’intérêt, la confiance
politique opère en situation d’asymétrie d’information. Cette asymétrie caractérise
en premier lieu la relation entre l’offre (les élites politiques et bureaucratiques)
et la demande (l’ensemble des citoyens) politiques, dont il
est facile de percevoir qu’elles ne disposent pas de la même maîtrise des
éléments pertinents pour appréhender l’action publique. L’information est
également très inégalement répartie entre l’ensemble des citoyens qui ne
sont pas associés de façon permanente à la définition de l’action publique, et
qui s’appuient sur des cadres cognitifs plus ou moins élaborés et différenciés.
La confiance est donc liée au rapport entre connaissance et évaluation
politiques.
10. GURR T. R., Why Men Rebel, Princeton, Princeton University Press, 1970.
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 437
Figure 2 : La relation entre évaluation et connaissance dans la formation
de la confiance politique
Au sens strict, la confiance exige à la fois une connaissance relative du champ
politique et une évaluation positive de ce dernier. La défiance correspond à
l’inverse à une évaluation négative fondée sur un niveau de connaissance
comparable, autorisant un jugement critique informé. Notons que cette situation
n’est pas incompatible avec la démocratie, et qu’elle est même l’un
des fondements du libéralisme politique, toujours méfiant à l’égard de l’État
et prompt à exiger des comptes auprès des gouvernants. En revanche, l’aliénation
associe un faible niveau de connaissance politique et une évaluation
négative des performances gouvernementales, qui expriment la faiblesse de
la qualité de la représentation politique. Enfin, des situations de remise de
soi correspondent au cas où une évaluation positive se fonde sur une connaissance
faible du champ politique. Différentes qualifications de l’espace
public et de ses dynamiques apparaissent ainsi avec cette typologie plus
nuancée de la relation de confiance. Le recul de la confiance résulterait essentiellement
dans cette perspective d’une baisse de la connaissance politique,
elle-même produite par une perte d’intérêt pour la politique.
Le principal problème traité ici consiste alors à analyser les formes d’évaluation
politique à l’oeuvre dans la construction d’une relation confiante ou
défiante au politique. L’évaluation des performances et l’expression des attentes
s’appuient-elles sur les registres de l’intérêt ou de la conviction ?
Comment l’information influe-t-elle sur la confiance politique ? Le travail
empirique sur lequel repose cet article s’est appuyé sur deux choix métho-
Connaissance –
Connaissance +
Critique informée
Évaluation – Évaluation +
Confiance
Aliénation Remise de soi
438 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
dologiques principaux. La science politique conçoit le plus souvent les politiques
publiques d’une part et l’opinion publique d’autre part comme deux
domaines d’investigation distincts. L’utilisation des enquêtes d’opinion par
les décideurs dans l’élaboration de politiques publiques comme l’importance
des enjeux de politiques publiques dans les conversations quotidiennes
entre citoyens révèlent pourtant un fort degré de connexion entre ces
deux domaines du politique. La confiance politique a donc été étudiée non
seulement vis-à-vis de la démocratie, des institutions ou des leaders politiques,
mais aussi par rapport à trois domaines de politiques publiques spécifiques,
fortement présentes sur l’agenda politique de ces deux dernières
décennies : la lutte contre le chômage, la construction européenne et l’immigration.
D’autre part, six groupes de discussion rassemblant six à huit personnes
se déclarant peu intéressées par la politique ont été mis en place à Paris et à
Lyon, entre mai 2000 et mars 2002, afin de discuter ces différents thèmes.
Lors des réunions, les participants étaient progressivement amenés à exprimer
une argumentation politique relative aux trois secteurs de politiques
publiques considérés et aux performances gouvernementales. À la suite de
la discussion de ces trois enjeux, il était demandé aux groupes de s’exprimer
sur la nature et les principes de la démocratie en général, et sur son état dans
la France contemporaine en particulier. Différents dispositifs impliquant l’utilisation
de cadrages contradictoires dans le questionnement, de contre-argumentations,
de recherches collectives de solutions et de dessins ont été
mobilisés comme techniques pour stimuler l’expression, explorer les formes
de la cognition politique et évaluer la robustesse des argumentations.
Chaque groupe était d’un niveau socioculturel homogène (moyen-supérieur,
moyen-inférieur ou inférieur), et polarisé entre des sympathisants de gauche
et de droite. Les personnes affirmant être fortement intéressées par la politique
et les adhérents de partis politiques n’ont pas été retenus. Le temps de
discussion était limité à trois heures11.
Les données ainsi constituées permettent d’explorer les formes de raisonnement
mobilisées par les citoyens lorsqu’ils “parlent politique”. Nous
postulons que les motifs avancés dans l’argumentation pour expliciter et
justifier des attitudes, opinions ou positions révèlent le type de relation que
les individus entretiennent avec le politique, et notamment les ressorts de la
confiance ou de la défiance politique. Ces motifs sont entendus comme les
intentions associées à l’action politique, ici représentée par l’engagement
11. Voir la détail de la composition des groupes de discussion en annexe. Sur la méthodologie, susceptible
de sensibles variations, des focus groups et leur comparaison avec d’autres méthodes qualitatives,
on peut se reporter à GAMSON W. A., Talking Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1992 ;
MORGAN D. L., Focus Groups as Qualitative Research, Londres, Sage, 1997 ; KRUEGER R. A.,
Focus Groups A practical Guide for applied research, Londres, Sage, 1994.
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 439
(ou le retrait) dans la discussion collective qui présente un caractère quasipublic
(les participants anonymes ne se connaissent pas et ne sont pas appelés
à prolonger leur relation ; le cadre spatial et temporel de la discussion est
néanmoins imposé et fini). Mais ces intentions ne sont pas considérées comme
les “causes”, au sens mécanique du terme, de ces performances discursives
ou de comportements politiques se déroulant dans un autre contexte (le vote
ou la protestation par exemple). En s sont plutôt des “actions motivées” qui
se donnent à saisir publiquement par l’énonciation de leurs raisons. Les motifs
de l’argumentation, en précisant les raisons qui fondent les opinions et les
prises de position, dévoilent les formes du raisonnement politique. Mais
celles-ci ne sont pas dissociables de leur effectuation langagière (les propos
tenus). En s contribuent à configurer leur contexte d’énonciation (l’objet, le
ton et la structure relationnelle de la conversation), et à définir le statut des
locuteurs dans la situation. Le rapport entre le raisonnement, appréhendé
par les motifs de l’argumentation, et l’action politique (la prise de position
dans la discussion), n’est donc pas un rapport de cause à conséquence. Il
s’agit plutôt d’une relation d’ajustement entre l’activité normative qu’est la
conversation politique et la mise en jeu de la personne dans la situation
d’interaction. Toutes les justifications politiques ne se disent pas publiquement
avec la même facilité. Les motifs de l’argumentation doivent donc être
compris comme “des accomplissements normatifs qui lient action et situation”
par une adéquation construite12.
Nous examinons d’abord les jugements formulés sur les politiques publiques,
puis sur l’état de la démocratie française. Nous analysons ensuite
plus spécifiquement les argumentaires relevant de l’intérêt, et ceux prenant
appui sur des convictions.
Les matériaux composites de l’action publique
Les propos des participants font apparaître que le rapport aux politiques
publiques s’inscrit sur un fond de scepticisme global. Les personnes observées
sont pour la plupart dans un rapport de défiance vis à vis des principaux
éléments de l’espace public. La sûreté des données statistiques mises en
avant par les acteurs et des informations diffusées par les médias leur paraît
le plus souvent discutable. Le personnel politique, les institutions et les administrations,
tout comme les organisations non gouvernementales et caritatives
sont également, dans bien des cas, objet d’interrogation, voire de
suspicion.
12. Pour la notion de motif entendue dans cette perspective, TROM D., “Grammaire de la mobilisation
et vocabulaires de motifs”, in CEFAI D. et TROM D., Les formes de l’action collective. Mobilisations
dans des arènes publiques. Editions de l’Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, 2001, pp.
99-134. MILLS C. W., “Situated Actions and Vocabularies of Motives”, American Sociological Review,
1940, 5, pp. 904-913.
440 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
Les jugements critiques sur l’action publique, positifs ou négatifs,
ne sont pas nécessairement liés à sa connaissance
On peut distinguer une sorte de noyau dur d’information, connu de toutes
les personnes. Ainsi, toutes savent que la lutte contre le chômage passe par
le versement d’allocations et par un système de stages de formation-reconversion
proposés aux chômeurs. Inversement, certaines dimensions des dispositifs
sont toujours méconnues. C’est vrai, par exemple, des états successifs
du code de la nationalité, ou des continuités, d’un gouvernement à l’autre,
de la politique d’immigration. Outre ces constantes, on constate de très grandes
fluctuations dans l’étendue de la connaissance des dispositifs. Certains
groupes énumèrent spontanément un ensemble quasi-exhaustif d’instruments
d’action. D’autres ne peuvent en citer qu’un ou deux. Des mesures ayant
pourtant fait l’objet d’un vaste débat public, comme les 35 heures ou les
emplois jeunes, peuvent être omises par des groupes par ailleurs bien informés…
La connaissance apparaît donc spontanément dispersée, très irrégulière,
presque toujours lacunaire en ce qui concerne les points techniques,
comme le régime de dégressivité des allocations chômage ou les conditions
d’accès aux emplois jeunes.
La confiance ou la défiance à l’égard des politiques publiques
ne reposent pas sur une évaluation précise de leur efficacité
Le rapprochement rationnel entre des objectifs, des moyens identifiés et des
résultats est une exception. Les objectifs des politiques, tout d’abord, sont
peu questionnés. Les groupes cherchent rarement à interpréter l’action des
pouvoirs publics “au-delà” des justifications qui en sont officiellement données.
Le contexte des décisions, les argumentaires qui les accompagnaient,
sont le plus souvent perdus. Les personnes ont une propension accusée à les
ramener à des intentions peu avouables : les politiques veulent obliger ceux
qui les financent (par exemple en leur fournissant de la main d’oeuvre bon
marché), soigner leur popularité (en s’affichant généreux avec les sans papiers),
abuser l’opinion par des effets d’annonce… Les moyens déployés,
c’est à dire les dispositifs, font rarement l’objet d’une évaluation en terme
d’efficacité. Celle-ci supposerait une comparaison entre les décisions effectivement
prises et celles, alternatives, qui auraient pu l’être : réduit-on davantage
le chômage en limitant le temps de travail ou en libéralisant le régime
des licenciements ? Apprécier l’efficacité d’une politique suppose, enfin, de
pouvoir prendre la mesure exacte de ses résultats. Or, les instruments publics
de cette mesure sont très largement mis en doute : “on nous dit que les
statistiques du chômage baissent”, “les médias ne disent pas la vérité sur ce
qui se passe réellement dans les quartiers difficiles”, etc. Les conditions
d’une évaluation rationnelle des politiques publiques en terme de performance
font donc le plus souvent défaut.
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 441
Les politiques publiques sont davantage appréciées en considérant
leurs destinataires
La lutte contre le chômage constitue une bonne illustration. Lorsque l’on
demande aux groupes ce qu’ils pensent des mesures d’indemnisation, la
discussion s’engage spontanément sur les montants des allocations versées
et leurs effets incitatifs sur la recherche d’emploi, quand on les compare aux
revenus réels que peuvent escompter les chômeurs en retournant au travail.
On est bien là sur le terrain de la discussion de l’efficacité de la mesure.
Mais il est rapidement abandonné et l’on en vient plus longuement à celui
des caractéristiques des chômeurs indemnisés. On discute leurs détresses,
leur moralité mise à l’épreuve, leurs difficultés d’adaptation avec l’avancée
en âge, l’honnêteté des chefs d’entreprise face à cette main d’oeuvre dont
l’embauche s’accompagne souvent de primes ou d’allègement de charges,
etc. De même, en matière d’immigration, les groupes ont souvent des difficultés
à répondre à la question “qu’ont fait les gouvernements ?”. En revanche,
ils s’expriment facilement sur les immigrés et ce qu’ils pensent être
leurs moeurs, leurs valeurs culturelles et religieuses, leur rapport à la France
et aux Français. Les groupes destinataires des politiques publiques (les immigrés,
les chômeurs), font souvent office d’heuristique, de raccourci cognitif
dans le jugement sur l’action publique. À défaut de prendre la mesure
précise de l’efficacité d’une politique, le jugement s’adosse à un préjugé
relatif à ses bénéficiaires : les décisions publiques en matière d’emploi sont
difficiles à apprécier, mais je perçois les chômeurs comme des privilégiés
abusant de la protection sociale. Mon sentiment est donc que la politique en
matière de chômage est illégitime et inefficace. L’immigration est un problème
complexe, mais j’ai un préjugé favorable à l’égard des étrangers. J’ai
donc un jugement positif sur les politiques d’intégration. C’est probablement
l’une des figures majeures du raisonnement politique. En substitue
une appréhension globale de l’action publique fondée sur l’extrapolation
d’un préjugé à une évaluation strictement rationnelle de ses performances.
Les connaissances des politiques publiques sont organisées autour
du clivage gauche-droite
Les personnes sont très majoritairement capables de rendre à chaque pôle de
l’échiquier politique “ce qui lui appartient”. Même celles qui se déclarent
indifférentes à l’égard de la politique ou très peu intéressées. Lorsque l’on
demande aux groupes “qui a déclaré…” ou “qui a décidé…”, les réponses
que l’on reçoit sont correctes ou vraisemblables. La plupart des propos ou
des mesures sont, de façon très sûre, située comme étant de droite ou de
gauche, attribuée à des forces ou des acteurs politiques de droite ou de gauche.
Que les personnes puissent reconnaître ou “sentir” le positionnement
442 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
idéologique d’une politique ne signifie pas au demeurant qu’elles soient en
mesure d’en expliquer les différences de contenu ou d’en comparer les efficacités
respectives. Régulariser les sans papiers ? Les groupes situent bien
l’orientation politique principale sous jacente à cette option. Par contre, ils
ont des difficultés à en apprécier la portée sur l’immigration en France. Le
clivage gauche-droite reste manifestement un bon instrument de repérage et
d’orientation parmi l’offre politique. Il constitue une ressource pour classer
et mettre en sens cette offre. Cela est vrai même des personnes qui refusent
ce clivage.
La critique de l’action publique conjugue des principes d’évaluation
composites
Les principaux dispositifs de lutte contre le chômage : 35 heures, emplois
jeunes, stages de formation-insertion, sont appréciés de façon largement
négative. Les groupes ne pensent pas que le chômage soit réellement affecté
par l’action publique. Le scepticisme à l’encontre des politiques publiques
peut avoir deux ressorts. Le premier correspond à une lassitude : “on a déjà
tout essayé”. Le second traduit une position plus construite, politiquement
et théoriquement. C’est l’idée qu’il faut s’en remettre au marché, seul véritable
créateur d’emplois. La puissance publique ne devrait être là que pour
accompagner et faciliter le jeu spontané des acteurs économiques et non pas
s’y substituer, encore moins l’entraver. Dans cette veine, l’emploi public (à
la fois critiqué et envié) est distingué, au sein des groupes, de l’emploi privé.
Il est souvent tenu pour artificiel, c’est tout particulièrement vrai des emplois
jeunes, mais aussi des embauches incitées par l’État à l’aide de subventions
ou d’exonérations de charges. Cet acquiescement à une conception
libérale des relations entre puissance publique et économie transcende les
sensibilités partisanes. Des personnes de gauche partagent avec des personnes
de droite l’idée que c’est en soulageant fiscalement et en simplifiant
réglementairement la vie des entreprises que l’on permettra la multiplication
des emplois.
L’action publique en matière d’immigration suscite également une appréciation
largement négative. On l’a dit, ce n’est pas son contenu (les mesures
concrètes ou leur cadre légal) qui est en cause, puisqu’il est largement
méconnu. En fait, les groupes parlent de leurs relations avec les populations
d’origine immigrée, relations directes au quotidien, ou indirectes à partir du
traitement de la question par les médias. L’ensemble des groupes déploie
des attentes que l’on peut qualifier de républicaines, anti-communautaristes,
voire assimilationnistes. Sur cette base la politique en matière d’immigration
leur apparaît très largement comme un échec.
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 443
Globalement, les argumentaires relatifs aux politiques publiques donnent
à voir des tensions entre différents principes d’évaluation. Un dispositif
est rarement saisi comme un ensemble cohérent. Certaines de ses
dimensions peuvent être reconnues comme légitimes alors que d’autres aspects
sont critiqués. Les discussions de groupe facilitent ce jugement nuancé.
Les 35 heures, par exemple, dégagent du temps libre supplémentaire mais
contribuent en contrepartie à l’intensification du travail. La même mesure
est profitable à certains, tandis qu’elle est dommageable à d’autres. Tout en
défendant l’intérêt des salariés à bénéficier d’une protection sociale renforcée,
on reconnaît l’alourdissement des charges pour les employeurs et notamment
les artisans. De même, on distingue régulièrement au sein des
groupes la qualité des idées et des intentions sous-jacentes aux dispositifs et
leurs impact pratique. Le jugement est ainsi dual : “l’idée est bonne mais,
concrètement, est-ce que ça peut déboucher sur quelque chose de durable ?”.
Les emplois jeunes suscitent ce genre de balancement. Enfin, principes
moraux et évaluation en terme d’efficacité se télescopent fréquemment. Tel
groupe estime dans un premier temps que le niveau, selon lui élevé, de protection
des chômeurs indemnisés incite à rester chez soi plutôt que de travailler.
En même temps, il préfère encore “une société qui assiste et fait
preuve de solidarité” à une “société du marche ou crève”. On peut donc dire
que le manque de confiance dans les politiques publiques s’appuie sur des
argumentaires composites. Il combine des éléments, souvent sommaires,
d’évaluation de leur efficacité, des principes généraux et des considérations
pratiques relevant du sens commun, éventuellement contradictoires. Cette
juxtaposition “en vrac” n’interdit pas le raisonnement politique et la critique
de l’action publique. Mais elle fait apparaître la complexité des modes d’élaboration
des jugements politiques, et interdit de les réduire à l’évaluation
des performances objectives des politiques sectorielles.
Les ressorts de la crise de la représentation
Le rapport des citoyens aux politiques publiques tel qu’il s’exprime dans le
dispositif utilisé ici est le plus souvent sceptique et désabusé, parfois même
violemment critique. Comment ne pas penser qu’une telle attitude affecte la
relation qu’ils entretiennent avec les institutions politiques, voire leur attachement
à la démocratie représentative ? C’est l’état institutionnel de la démocratie
française révélé par ces groupes de discussion que nous analysons
maintenant.
444 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
La démocratie représentative suscite une adhésion sur un double mode
libéral et républicain
Les propos spontanés comme les réponses à la question “Quand on parle de
démocratie à quoi pensez-vous ?” renvoient à deux systèmes de valeur distincts.
Selon le premier, libéral, la démocratie est comprise comme un ensemble
d’institutions garantes de la liberté individuelle. Il en découle un
attachement radical à la liberté d’expression. Toutes les opinions sont respectables
en démocratie, et par conséquent elles ont toutes droit de cité.
Cette conception libérale de la démocratie se caractérise également par une
méfiance de principe à l’égard de l’autorité de l’État, et par son refus prononcé
dès lors qu’elle est perçue comme abusive. La plupart des personnes
rejettent ainsi la censure et s’opposent à toute interdiction de partis politiques
ou de réunions publiques, quelles que soient les idéologies qui les animent.
Interrogés sur la démocratie “en général”, et appelés à prendre position
sur un éventuel déficit d’autorité associé à la permissivité démocratique, les
groupes récusent cette idée et refusent la possibilité de lois plus sévères. Ce
sont les régimes de dictature qui sont évoqués pour repousser cette perspective
et servir de point d’appui à cette conviction.
Les références à la citoyenneté (“Qu’est-ce qu’être un bon citoyen ?”),
en mobilisant le vote et le respect de la loi, relèvent d’une conception plus
républicaine de la démocratie. L’individu s’inscrit alors dans un système
politique qui garantit l’intérêt public par un ensemble de devoirs imposés à
tous. Chacun doit y participer à travers le vote et se conformer à ses règles.
La loi apparaît comme une garantie de l’ordre voire de la paix civile. De
façon significative, le terme “anarchie” est utilisé comme catégorie repoussoir
lors de différents groupes. De même, les participants s’accordent à reconnaître
la nécessité des leaders politiques, plusieurs d’entre eux affirmant :
“il faut qu’il y ait des chefs”.
Cette double appréhension de la démocratie sur un mode tantôt libéral et
tantôt républicain n’est pas vécue de façon contradictoire. Refus de l’autorité
et demande d’ordre ne semblent pas susciter de tension particulière.
Celle-ci n’apparaît que lorsqu’elle est soulevée par l’animateur de la discussion.
En est alors résolue par la distinction entre la parole privée du citoyen
ordinaire, irrépressible, et la parole publique du politique qui peut éventuellement,
et légitimement, engager sa responsabilité pénale.
“Celui qui ne vote pas, il n’a rien à dire…”. Un droit fondamental,
à portée limitée
Pratiquement toutes les personnes, quels que soient leur niveau social, leur
intérêt pour la politique, leur éventuelle orientation partisane et même leur
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 445
participation électorale, pourraient souscrire à ce propos : “C’est sûr que
voter, c’est un droit. On s’est battu pour avoir le droit de voter, on doit pas le
perdre” [Groupe 4]. Voter est aussi perçu comme une obligation morale. Les
abstentionnistes ne se déclarent éventuellement qu’après plusieurs relances
insistantes. Enfin, le fait de participer à une élection semble autoriser à prendre
ensuite part au débat public, comme s’il était illégitime de s’exprimer politiquement
dans un cadre secondaire (la discussion) lorsque l’on refuse le
cadre principal (le vote). “Celui qui ne vote pas, il n’a rien à dire…”. L’acte
de vote constitue une sorte de droit d’entrée dans l’espace public.
La conception du vote comme obligation morale atteint un tel niveau
d’unanimisme (alors même que cette obligation est fréquemment relâchée
par l’abstention) qu’elle semble constituer, au sens “rawlsien”, un fondement
à la communauté politique, à savoir une norme partagée par tous, porteuse
d’une identité commune, organisant un débat qui ne saurait la remettre
en cause. Cette conception se fonde à la fois dans la référence à une histoire
héroïque et douloureuse, souvent vivace pour les femmes – “on s’est battu”
– dans une menace actualisée – “on doit pas le perdre” – et dans l’évocation
d’une communauté mythique (“le peuple”), identique à travers les âges. Cette
sacralisation du vote s’accompagne d’une connaissance relativement fine
de l’offre partisane. Collectivement, les participants ont cité les principales
formations et se sont montrés capables de les regrouper en “familles” selon
plusieurs critères.
L’adhésion au vote s’accompagne d’une insatisfaction profonde et largement
partagée quant à son exercice pratique. Le choix électoral est jugé ardu
et l’information défaillante, car il est difficile de connaître l’ensemble de
l’offre électorale. Au-delà de la difficulté technique et politique à s’orienter
parmi les programmes, le personnel politique est tenu en suspicion : “On
vote pour quelqu’un mais on sait pas ce qu’il y a derrière”. Les groupes
expriment également un hiatus entre l’offre électorale et leurs attentes, ils
ont le sentiment de faire des choix contraints : “Si je trouve par exemple que
toutes les têtes de liste proposées ne sont pas en adéquation avec ce que moi
je voudrais, je peux pas voter non plus pour mon voisin. Je peux pas dire
“lui je le connais, il ferait un super président de la République. J’ai pas le
choix, c’est ces gens là” [Groupe 4].
Au-delà de la critique des conditions pratiques du vote, le mécanisme
même de la représentation est dénoncé. Le vote est un moyen limité d’expression
politique, il n’est pas assimilable à une participation à la décision
publique. Le citoyen est ainsi cantonné dans un rôle minimal. Il choisit un
représentant sans avoir la certitude qu’il prendra les bonnes décisions et
sans pouvoir l’y contraindre : “c’est des promesses, c’est pas forcément tenu”
On constate donc qu’il peut y avoir, sans contradiction, un attachement au
vote, à la désignation électorale des dirigeants et, simultanément, une abstention
massive et une défiance vis-à-vis des élites issues du suffrage.
446 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
“Celui près du feu, il se chauffe…” L’homme politique,
figure de la défiance
Les hommes politiques sont unanimement et massivement rejetés. Certaines
questions plus spécifiques ont pu introduire des divergences au sein des
groupes. Les hommes politiques sont-ils guidés par le goût du pouvoir ou la
recherche de l’argent ? Certains sont-ils malgré tout intègres et sincères ?
Constituent-ils un mal nécessaire ou peut-on concevoir de s’en passer ? Si
les participants restent souvent divisés sur ces questions, l’appréhension critique
des hommes politiques constitue au contraire une base consensuelle
du débat.
Trois éléments fondent cette défiance unanime. On leur reproche tout
d’abord leur manque de sincérité et leurs efforts de séduction. La critique de
leur corruption passe souvent au second plan après la dénonciation de leur
hypocrisie, de leur insincérité, interprétées comme des conséquences du
mécanisme électif : les élus veulent par définition plaire à leurs électeurs.
Cette volonté est condamnée pour sa superficialité et surtout son artificialité
(“Ca sonne faux”, “On leur écrit leurs discours”). Le second ressort de la
défiance à leur encontre réside dans le sentiment que les hommes politiques
“ne sont pas des gens comme nous”. Ils sont perçus comme un groupe social
spécifique, distinct de la communauté des citoyens dans la mesure où ils les
dirigent ou aspirent à les diriger. L’altérité radicale du personnel politique
tient à sa formation particulière, à ses traits de caractère – le sens de la diplomatie,
le goût du pouvoir, l’ambition. Les hommes politiques font partie du
monde des puissants et surtout des nantis. Ils sont non seulement étrangers
au quotidien des citoyens, mais plus généralement à leur “communauté”
quels qu’en soient les contours : les citoyens, les Français, le peuple, voire,
pour certains, les banlieusards ou les ouvriers, les politiques en sont exclus.
En troisième lieu, les reproches adressés à la classe politique font écho aux
jugements pessimistes, négatifs, très majoritaires, portés par les groupes sur
la société dans son ensemble.
Figure 3 : La correspondance entre le pessimisme social et la défiance politique.
Perception de la société Perception des hommes politiques
Individualisme Ils ne pensent qu’à eux.
Argent Ils sont corrompus.
Inégalité Ce ne sont pas des gens comme nous.
Compétition Ils se battent entre eux.
Difficulté (rapports de force) Ils ne pensent qu’au pouvoir.
Hypocrisie Ils ne respectent pas leurs promesses.
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 447
L’étude des discours relatifs au système représentatif a permis de confirmer
un paradoxe ancien opposant la sacralisation de l’élection et la critique
des élus. La correspondance entre les reproches que les participants adressent
à la société et aux hommes politiques fait émerger une seconde dimension
paradoxale de la défiance politique. Les hommes politiques, on l’a vu,
sont perçus comme différents. Ils appartiennent à un univers autonome dont
les participants critiquent le caractère factice. Pourtant, les reproches qui
leur sont adressés évoquent les souffrances, les défauts et les difficultés rencontrés
dans la société. Le rapport défiant au politique s’inscrit ainsi dans
une relation ambiguë faite de familiarité et d’éloignement. Éloignement parce
que les citoyens se disent très loin des hommes politiques. L’univers du
politique est perçu comme celui d’acteurs en quelque sorte d’une autre essence.
Familiarité parce que les hommes politiques symbolisent, incarnent
presque, ce que les groupes reconnaissent immédiatement et n’aiment pas
dans la société. Ce rapport paradoxal laisse entrevoir une certaine compréhension,
au double sens du terme, du jeu politique de la part des personnes
interrogées. Ainsi la corruption est sévèrement dénoncée à de multiples reprises.
Pourtant, certains participants estiment qu’elle constitue un phénomène
naturel étant donné les logiques qui régissent la société. Le monde
social est brutal, sans valeur, et les hommes politiques sont à son image,
semblent-ils dire dans l’extrait suivant :
“Didier. C’est plutôt humain et normal qu’ils tirent bénéfice de certaines
situations mais pas à un niveau tel que…
Déborah. De toute façon déjà, faut écraser les autres pour avoir la place du
dessus, rien que pour ça, c’est quand même difficile.
Didier. Quand on entend parler de milliards et de choses comme ça, là ça va
pas. Quand c’est des petits avantages, c’est humain…
Vanessa. C’est les emplois fictifs.
Didier. …C’est depuis la nuit des temps, celui qui est près du feu, il se chauffe.
C’est humain. Bon, ils ont aussi travaillé pour en arriver là.
Christine. Ils tirent la couverture à eux et ils placent tout leur entourage
aussi. C’est vrai qu’ils voient grand” [Groupe 4].
Pour résumer, on peut souligner que l’argumentation relative aux institutions
politiques révèle un fort attachement aux principes libéraux et républicains
de la démocratie représentative, et une forte capacité de justification
de celui-ci. Le vote reste l’emblème des droits politiques, même si les citoyens
restent réservés, et quelque peu désenchantés, sur la capacité réelle
d’influence dont ils disposent par là. C’est la double incapacité du personnel
politique, d’une part à représenter les électeurs à leur image, et d’autre part
à animer un modèle de comportements et de valeurs alternatif par rapport à
448 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
leur perception du monde social, qui fait de celui-ci la figure incarnée de la
crise de confiance politique. Cet élément souligne que la démocratie se déploie
sur un horizon éthique, et que la représentation est une relation dynamique
qui exige un projet de transformation sociale pour susciter l’adhésion
et la conviction. C’est ce projet qui fait aujourd’hui défaut et qui génère la
défiance politique.
Expérience biographique et évaluation rationnelle
Après avoir recensé les attitudes principales à l’égard des politiques publiques
et des institutions représentatives, nous questionnons maintenant plus
précisément le rapport entre intérêt et conviction dans la construction de la
confiance. L’attitude individuelle vis-à-vis du politique peut d’abord se construire
par l’évaluation de son intérêt propre. Cette hypothèse sera discutée
dans cette section. Cette perspective soulève la question de l’articulation
entre confiance politique et position sociale. La confiance politique est-elle
déterminée par les attributs sociaux individuels et par l’intérêt subjectif qui
en résulte, de façon exogène au champ politique ? Répond-elle au contraire
à des ressorts plus endogènes, et à l’évaluation de l’interaction politique par
les citoyens ? La relation entre confiance sociale (dans l’existence, dans l’avenir,
vis-à-vis de son prochain) et confiance politique permet de saisir cette
interrogation.
Confiance ou défiance se fondent sur l’expérience biographique
personnelle. Confiance générale et confiance politique interagissent
Les membres des groupes constitués ont à formuler des jugements en situation
d’incertitude. Ils sont sollicités sur ce qu’ils savent et pensent de telle
ou telle question politique, et comment ils se positionnent par rapport à celleci.
Or, nous l’avons vu, dans la plupart des cas, ils ne connaissent pas le
contenu précis des mesures ou l’identité politique exacte de leurs auteurs.
Ils sont donc confrontés à un déficit d’information et d’outils d’analyse.
Pour compenser ce déficit et produire tout de même un jugement sur les
politiques publiques, ils mettent en oeuvre ce que la psychologie cognitive
désigne comme une heuristique de disponibilité13. Il s’agit d’un procédé
cognitif par lequel un événement particulier est évalué non pas à partir de
13. L’utilisation du concept d’heuristique s’inscrit dans le courant de la psychologie cognitive des comportements
politiques. Cf. FISKE S. T., TAYLOR S. E., Social Cognition, MacGraw-Hill, 1991 (1ère
édition 1984) ; KAHNEMAN D., SLOVIC P. et TVERSKY A., Judgment under Uncertainty : Heuristics
and Biases, Cambridge, Cambridge University Press, 1999 (1ére édition 1982) ; SNIDERMAN P.,
BRODY R. A. et TETLOCK P. E., Reasoning and Choice – Explorations in Political Psychology, Cambridge,
Cambridge University Press, 1991.
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 449
l’ensemble des informations pertinentes, mais en se référant seulement aux
informations les plus disponibles. Les informations sont sélectionnées de
façon non consciente. Le jugement est élaboré à partir des informations récentes
ou fréquentes, celles qui sont anciennes ou rares sont omises ou largement
négligées. C’est donc moins la valeur intrinsèque des informations
qui guide leur sélection que la facilité avec laquelle elles sont accessibles.
Illustrant ce processus cognitif, dans le dispositif retenu les personnes privilégient
nettement leur expérience personnelle ou celle d’un proche immédiat
pour formuler et justifier leurs jugements politiques.
Un participant lyonnais argumente ainsi son opinion selon laquelle les
politiques de lutte contre le chômage sont inefficaces : “je pense que les
chiffres sont faux. Parce que j’avais des amis qui étaient bien placés en certains
endroits, ils étaient modifiés en fonction du mois. Quand c’était trop
mauvais on piquait des chiffres du mois d’avant qui étaient un peu meilleurs
et puis on arrangeait… si on a la moindre chose qui va pas on se fait radier
immédiatement, moi j’ai oublié de renvoyer ma feuille parce-que… et on
m’a radié, donc ça va très vite, un chômeur il disparaît d’une minute à l’autre,
comme ça”[groupe 1]. Une parisienne explique pourquoi elle n’est pas d’accord
avec la proposition selon laquelle “si les indemnités de chômage sont
trop confortables, les chômeurs ne sont pas incités à retrouver du travail”.
“Cela dépend des cas particuliers. Moi j’ai quand même un frère qui a quarante
ans. Sa femme ne travaille pas, elle est mère au foyer. Il a trois enfants.
À quarante ans, personne ne voulait de lui déjà, donc ça a été très dur, il a
mis six mois en recherchant activement en ayant une indemnisation”.
[groupe 4].
On parlera également d’heuristique de disponibilité lorsque les personnes
sélectionnent leur information parmi les messages les plus massivement
et récemment diffusés par les médias, au premier rang desquels la télévision.
Un parisien, est hostile aux 35 heures. “Je pense que les créations d’emplois
se font beaucoup dans les petites structures. En ce moment on parle
beaucoup des petites start up. On nous en parle tous les jours. C’est vrai que
ce sont des petites structures, avec beaucoup d’argent derrière, où il y a pas
mal de créations d’emplois. Moi je m’interroge vraiment pour l’application
des trente cinq heures au sein de ces entreprises. On ne sait pas du tout ce
que ça va donner” [groupe 4].
A contrario, et permettant par contraste de mieux saisir en quoi consiste
l’heuristique de disponibilité, on relève une minorité de raisonnements mobilisant
un spectre étendu d’informations. A fortiori, on ne trouve pas de
raisonnements à propos d’un dispositif d’action publique mobilisant “toutes”
les informations le concernant. Seule une étudiante de troisième cycle
construit son argumentaire en empruntant explicitement à des perspectives
à la fois plus globales et plus historiques (l’évolution de la législation). Le
450 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
plus souvent, les personnes ne connaissent pas suffisamment le contenu des
mesures. En s n’ont pas ou ne mobilisent pas d’informations leur permettant
d’établir des comparaisons historiques ou d’un contexte à l’autre. Enfin, il
leur est difficile d’anticiper les conséquences potentielles des différents dispositifs
dont elles ont à débattre. Le rapport au politique se construit à partir
de l’expérience quotidienne, pratique, le plus souvent d’un seul segment de
dispositifs d’ensemble. Ainsi, plusieurs personnes discutent l’indemnisation
des chômeurs et les stages d’insertion qui leur sont offerts, à partir de leur
expérience très négative, traumatisante même, des agences de l’ANPE. “si
vous voulez une idée du chômage vous poussez la porte de l’ANPE dans le
premier arrondissement, vous aurez une bonne idée, très efficace, au niveau
des assedics c’est violent, c’est une chape, je pense qu’il y a vraiment des
gens qui doivent être désespérés parce que lorsque que l’on rentre là dedans
faut être solide… et puis au niveau des formations, pfft…” [groupe 1]. La
plupart des répondants apprécient les 35 heures en considérant les conditions
de leur négociation dans leur entreprise et leur conséquences sur leur
emploi du temps personnel. “moi j’ai trouvé que c’était du vol parce que
comme je travaille comme OS, il y a beaucoup de boites où ils ne payent
plus le temps de pause. Alors qu’auparavant c’était inclus dans le salaire.
À présent vous travaillez cinq heures, vous avez droit à dix minutes, eh bien
on vous les soustrait, on vous les enlève, quoi, je trouve que c’est n’importe
quoi” [groupe 3]. Les répondants transposent les données particulières de
leur expérience aux questions plus générales ou plus abstraites qu’engagent
les politiques publiques.
La défiance ou l’optimisme à l’égard du politique tiennent à la plus ou
moins grande vulnérabilité sociale des personnes davantage qu’à leur
niveau culturel ou leur orientation partisane
On l’a déjà noté, la connaissance des politiques publiques apparaît spontanément
dispersée et très irrégulière, d’un groupe à l’autre et d’un individu à
l’autre. Nous ne pouvons pas qualitativement rendre compte de ces dispersions
par des inégalités de niveau scolaire-culturel et supposer simplement
que connaissance des politiques publiques et niveau culturel varient simultanément
et dans le même sens. En effet, des personnes tout à fait comparables
en terme de niveau scolaire font preuve d’une maîtrise très inégale des
dispositifs d’action publique. Inversement, des personnes très éloignées
scolairement peuvent manifester des niveaux de connaissance et d’intérêt
proches.
L’incidence de la sensibilité partisane n’est pas non plus avérée. Il est
difficile de repérer une relation nette entre l’orientation politique des personnes,
quand elles en déclarent une, et ce qu’elles savent et pensent des
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 451
politiques publiques. Des électeurs du Front National, ou proches de lui,
font exception. Ils tiennent un discours nettement et systématiquement hostile
à l’intervention de l’État sur le marché du travail et à l’intégration des
immigrés. Pour les autres, très majoritaires, la lecture de leurs positions à
partir de leurs orientations politiques éventuelles est très aléatoire. Des mesures
emblématiques du volontarisme du parti socialiste, comme les 35 heures
ou les emplois jeunes, peuvent faire l’objet de très fortes réserves, voire
d’hostilité, de la part de personnes se disant de gauche. Inversement, les
répondants se déclarant de droite, ne marquent pas nécessairement, loin de
là, une faveur particulière pour le durcissement du régime d’indemnisation
du chômage ou des conditions d’obtention de la nationalité française. Pour
éclairer ce que les personnes savent et ce qu’elles pensent à propos des politiques
publiques il faut se porter du coté de leur expérience biographique
et de leur monde vécu quotidien. Les répondants sont intéressés d’abord par
la portion de la politique publique à l’intérieur de leurs visées actuelles et
potentielles. Ils sont souvent dans des situations contraignantes, financièrement
et matériellement. Ils sont pris dans des routines quotidiennes fortes.
Difficultés et routines tracent les contours de ce que peuvent être leurs perspectives,
leurs projets et, par là même, de ce qui est pour eux pertinent (important
et intéressant) et fait éventuellement sens dans une politique publique.
En matière de dispositif de lutte pour l’emploi, par exemple, on peut
distinguer deux types principaux de connaissance et d’appréciation. L’un
est pratique et plutôt critique. Dans les groupes il est porté majoritairement
par des personnes qui ont une expérience directe, personnelle ou très proche
des indemnités chômage et ont fait appel aux services de l’ANPE. Souvent,
elles sont dans une situation de relative précarité et de vulnérabilité en matière
de travail. Leurs perspectives en matière de réinsertion professionnelle
sont incertaines ou défavorables. En s ne bénéficient pas du statut protégé
en matière d’emploi du secteur public. En s ont éprouvé un sentiment d’humiliation
dans leur recherche d’emploi et sont relativement angoissées par
leur avenir et celui de leurs enfants. Ces personnes, critiques, se centrent sur
leurs problèmes personnels et leur ouverture aux différentes dimensions de
l’action publique est plutôt faible. L’autre type de connaissance et d’appréciation
est plus distancié et favorable. Il est souvent porté par des salariés
bénéficiant d’une situation stable. Cette stabilité leur confère tendanciellement
une attitude générale de plus grande confiance à l’égard de ce qui les entoure.
Se sentant moins menacés, ils portent sur le monde et la politique un
regard à la fois plus curieux, plus relatif, moins fréquemment négatif. La
baisse éventuelle du nombre des chômeurs, la possibilité de bénéficier d’une
récupération du temps de travail, par exemple, sont des éléments susceptibles
de satisfaire une personne installée dans son emploi. On conçoit aisément
qu’ils ne marquent pas aussi positivement quelqu’un qui s’inquiète
pour son devenir personnel à court terme.
452 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
L’analyse des groupes de discussion conduit à requalifier largement la
première hypothèse relative à la confiance politique et à l’intérêt. Rappelons
que selon cette hypothèse confiance ou défiance politique se construisent en
priorité sur l’évaluation rationnelle de son propre intérêt par le citoyen. Une
telle lecture peut être confrontée à trois éléments de conclusions issus de
l’analyse des propos des participants. En premier lieu, les jugements politiques
produits dans le cadre de ces expériences ne sont fondés, dans leur
globalité, ni sur une connaissance précise des dispositifs d’action publique
ni sur une évaluation en termes de moyens et d’objectifs. Ensuite, la confiance
dans l’action publique est associée à la confiance générale face à
l’existence. Celle-ci s’éclaire par le degré de stabilité socioprofessionnelle
actuelle et l’expérience biographique des personnes. La fragilité et les épreuves
induisent le pessimisme à l’égard de la société, d’autant plus facilement
jugée dure et injuste. Enfin, si la défiance dépasse le cadre du politique, elle
n’est cependant pas indépendante de l’action publique puisque les jugements
politiques sont souvent fondés sur un vécu personnel. Le rapport global à la
société et le vécu personnel des politiques publiques se renforcent mutuellement
pour fabriquer de la défiance ou de la confiance politique. L’expérience
douloureuse d’une politique publique conforte la personne dans sa
critique de la société comme du politique. En l’absence d’un vécu personnel
d’une politique publique, c’est le rapport global à la société qui joue comme
filtre perceptif et dispose à juger négativement ou positivement l’action publique.
L’évaluation strictement rationnelle des performances politiques entendue
comme un calcul d’intérêt n’est donc pas prépondérante dans la construction
de la confiance ou de la défiance. Pour autant, l’ensemble des
jugements à l’égard du politique ne semblent pas déterminés de manière
exclusivement exogène. Les individus réunis dans les groupes de discussion
argumentent collectivement pour produire des opérations évaluatives et normatives.
Les cadres perceptifs et interprétatifs du politique ne sont pas simplement
imposés aux individus par la détermination sociale. Ils sont surtout
actualisés par des attentes normatives réciproques et forgés par l’interaction
discursive dans la situation.
Les motifs normatifs de la défiance
La seconde hypothèse relative à la défiance politique se fonde sur le constat
d’une inadéquation entre les valeurs et principes moraux portés par un individu
et les règles organisant le monde politique telles qu’elles sont perçues.
Ce différentiel normatif entre ce que l’on croit bon ou juste et ce que le
politique donne à voir alimenterait le scepticisme et la critique. La vérification
d’une telle hypothèse demande d’abord d’éclairer les mécanismes de
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 453
production de jugements politiques fondés sur des principes moraux ou normatifs.
Le plus souvent les personnes commencent par prendre position pour
ou contre une mesure ou une déclaration, sans argumenter ou presque. Cette
réponse initiale est fréquemment expressive : elle s’accompagne d’émotion,
de joie, de tristesse, d’indignation, d’admiration, de ressentiment, etc. Ce
moment expressif est le plus souvent suivi d’une justification plus ou moins
sollicitée ou provoquée par la discussion, d’une argumentation visant à consolider
ce qui a d’emblée été affirmé. Ces oscillations fréquentes suggèrent
que les personnes éprouvent, ressentent l’opinion, avant de l’expliciter14. En
s semblent puiser dans un registre moral-affectif pour fonder globalement
leur position, pour ensuite l’ajuster par la nuance ou l’affirmation sur un
registre de justification rationalisant. Les personnes considérées ici portent
une attention irrégulière à la politique et n’en ont qu’une connaissance assez
faible. En s sont pourtant en mesure de surmonter cette sous-information et
de formuler des opinions largement cohérentes. Comment s’y prennentelles
?
Le rapport au politique est inscrit dans un cadre de valeurs
et de principes moraux
Ce cadre est un ensemble de schèmes interprétatifs qui organisent l’expérience
et orientent l’action15. Son caractère normatif structure les anticipations
et les attentes des individus en situation de conversation politique. Ce
cadre normatif comporte trois dimensions principales. Il concerne tout
d’abord ce que les personnes attendent de tout être humain délibérant en son
for intérieur. Il dispose ensuite ce que devraient être, idéalement, les relations
au sein de tout groupe humain. Enfin, les répondants sont équipés de
règles et de principes relatifs à ce que doivent être les relations entre les
différents groupes humains. Ces principes et ces règles ont une portée très
large. Appliqués à des questions politiques on peut les lire comme des moyens
économiques de produire des jugements politiques. Appliqués aux relations
privées, ils guideront tout autant les conduites et les opinions relatives aux
choses et aux êtres domestiques, sans pour autant relever d’un ordre politique
différencié. Un principe d’extrapolation ressort avec force : on ne saurait
accepter dans la société ce que l’on ne supporterait pas chez soi.
14. L’idée est au demeurant classique : “L’aperception claire des idées dans les actes de cognition et de
reconnaissance est toujours précédée par des sentiments” selon William James cité par BERTHOZ A.,
La décision, Paris, Odile Jacob, 2003. On en trouve également l’origine dans la philosophie de la connaissance
de David Hume, lorsqu’il situe l’origine des idées dans l’impression constituée par l’expérience.
HUME D., Enquête sur l’entendement humain. Paris, Librairie Générale d’Edition, 1999 (première
édition 1748).
15. On emprunte ici essentiellement à GOFFMAN E., Les cadres de l’expérience. Paris, Minuit, 1991
(première édition 1974).
454 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
Selon la première dimension, les personnes énoncent un jugement sur le
politique à partir d’une définition idéale et vertueuse des bénéficiaires de
l’action publique ou de ses acteurs. “Est-ce une bonne chose d’indemniser
les chômeurs comme ils le sont” ? Oui, répondent-ils en substance, si ces
chômeurs se montrent autonomes, soucieux de l’image qu’ils peuvent avoir
d’eux-mêmes, capables d’initiative, etc. “La démocratie représentative estelle
un système à préserver” ? En le serait encore plus si les élus étaient
davantage sincères, soucieux du bien public, désintéressés. Sous entendu :
comme chacun devrait s’efforcer de l’être dans un monde idéal.
S’agissant des relations au sein de tout groupe humain, seconde dimension
du cadre normatif à partir duquel le politique est appréhendé, on peut
distinguer trois attentes principales, en termes d’égalité, de justice et de réciprocité.
Les personnes attendent d’abord, et peut-être surtout, une égalité
de droits et de traitement entre tous.
“Quand je vois mes parents qui sont rentrés normalement, comme tout le
monde, et quand je vois plein de gens autour de moi qui sont rentrés clandestinement
en France. En qui sont là depuis un an ou deux et qui subitement
font les démarches et ils ont la carte de séjour et ils deviennent aussi
français que nous. Je me dis “il y a pas lieu à ce qu’on les ramène pas à la
frontière parce qu’ils sont rentrés clandestinement”… ça se mérite en fait.
Mes parents, ils ont économisé pendant des années pour venir ici en France,
ils ont fait toutes les paperasses à monter, et patati et patata, et l’autre, il
vient comme ça, je veux dire, non, je suis pas d’accord”.[groupe 4].
Les citoyens interrogés sont également attachés à une obligation de solidarité
à l’égard de tous ceux qui sont en difficulté. Ainsi, poussés à argumenter
sur l’abus spontanément évoqué des droits sociaux, aucune personne
ne se déclare favorable à la suppression des allocations chômage. Enfin,
l’égalité et la solidarité doivent se déployer sur un fond d’équilibre et de
réciprocité des attitudes et des comportements individuels. On ne saurait
attendre des autres qu’un comportement qui reflète le nôtre à leur égard.
La troisième dimension du cadre normatif qui guide les personnes concerne
ce que doivent être, selon elles, les relations entre les groupes. Il s’agit,
pour partie, d’une transposition à un niveau plus large de ce qui vaut idéalement
au sein d’un groupe, notamment en matière d’égalité et de réciprocité.
Entre les peuples ou les communautés doit nécessairement prévaloir un parallélisme
des attitudes et des droits. Ainsi les personnes sont-elles consensuelles
sur le principe de l’égalité de droit entre français et étrangers en
situation régulière. En s’accordent aussi sur l’idée selon laquelle les immigrés
et les étrangers ne peuvent prétendre en France à des droits différents
de ceux qui sont accordés aux français dans leurs pays d’origine. Cette attitude
est récurrente sur la question de la place de l’islam dans la société
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 455
française (le foulard à l’école ou la construction de mosquées). À cette notion
d’équilibre s’ajoute un principe général, objet d’une quasi-unanimité :
il est bon de s’ouvrir à la culture d’autrui, le mélange des cultures est en luimême
positif. C’est une source d’enrichissement mais aussi un principe de
précaution. Les français courraient ainsi moins le risque de “se croire au
dessus de tout, de croire qu’ils ont la science infuse”.
Ces principes dégagés par l’observation constituent les dimensions principales
du cadre normatif par lequel le politique est perçu et évalué. Or,
précisément parce que cette conception est idéalisée, la défiance politique
se nourrit du constat d’un écart entre ces principes moraux et le monde politique.
Appliqué aux représentants politiques, la première dimension relative
à l’individu envisage l’homme politique comme un dirigeant désintéressé,
au service de la chose publique. L’ambition, les jeux de séduction et les
conflits d’intérêt sont appréhendés comme une corruption en regard d’un tel
idéal. La seconde dimension relative aux rapports entre les personnes dans
les collectivités met en jeu l’organisation de la Cité. Les attentes en terme
d’égalité, de solidarité et de réciprocité fondent l’attachement unanime observé
à l’égard de la démocratie comme système politique organisé par ces
valeurs, qu’il s’agisse de l’égalité des citoyens exprimée par le vote, de leur
solidarité à travers la protection sociale ou de la réciprocité symbolisée par
le respect dû par chacun envers d’identiques contraintes légales (la loi est la
même pour tous). Or, le plus souvent, l’homme politique n’est pas perçu
comme le garant de ce système, mais comme une perversion ou une menace
pour celui-ci. Sa position de dirigeant, potentiel ou avéré, tend à mettre en
cause l’égalité des citoyens puisqu’il les surplombe de son statut, leur solidarité
puisqu’il a les moyens d’organiser le système à son profit, et le principe
de réciprocité puisqu’il peut s’affranchir des règles communes. Si le
leadership est admis comme une nécessité pratique, il est combattu sur un
plan axiologique du fait de l’aspiration égalitariste. C’est bien cette distinction
entre le “nous” des citoyens et le “eux” du politique qui est jugée illégitime.
Le refus de l’altérité du politique, moralement fondé, sert alors de
filtre perceptif contribuant à produire des jugements défiants vis-à-vis du
personnel politique, de l’action publique, et dans une moindre mesure des
institutions. Enfin, dans les rapports entre les groupes humains, c’est la définition
de la communauté politique qui est ici en cause. La question de
l’immigration est manifestement un motif particulièrement saillant dans la
construction de l’opinion parce qu’elle conjugue l’expérience biographique
ordinaire, des principes moraux explicites et une offre d’action publique
soumise à controverse. Là encore, le sentiment d’une incapacité à contrôler
les flux migratoires, et à assurer des conditions d’égalité et de réciprocité
entre français et migrants (que l’attitude soit d’ailleurs hostile ou favorable
aux étrangers), mine la confiance investie dans les gouvernants pour incarner
la communauté politique et en préserver les principes et l’identité.
456 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
La “sagesse populaire” et le “bon sens” comme matrice d’opinions
D’une certaine manière, le cadre de principes moraux évoqué précédemment
s’apparente à un ensemble de valeurs sociales et politiques. Cependant,
ces valeurs ne sont pas les seuls éléments actifs dans la production des
jugements politiques. W. Gamson voit dans la sagesse populaire, avec l’expérience
personnelle et le discours des médias, l’une des sources du rapport
au politique16. L’observation relatée ici a déjà confirmé l’importance de l’expérience
personnelle. Il en est de même en ce qui concerne la sagesse populaire.
Celle-ci se traduit par quelques idées force.
“Charité bien ordonnée commence par soi-même”
Il s’agit probablement du principe, en l’occurrence proverbial, le mieux partagé
entre les différents groupes. Il oriente directement les jugements produits
à propos de deux types de questions. Celles qui concernent les aides à
apporter aux étrangers vivant en France, et celles qui concernent le rôle de la
France dans le monde. Pour les premières l’idée dominante est qu’il convient
de venir prioritairement en aide aux citoyens français. Pour les secondes,
les groupes considèrent qu’avant d’intervenir dans d’autres pays, il faut
d’abord résoudre les problèmes tels qu’ils se posent en France. L’application
du proverbe à l’univers politique dans son ensemble produit deux types
de jugement défiant. Les citoyens estiment en premier lieu que le politique
est organisé en interne par cette logique et regrettent le manque d’ambition
et d’influence internationale de leur pays. Mais le proverbe est également
mobilisé pour exprimer une demande de protection adressée par les citoyens
à l’endroit de leurs élus ; demande souvent déçue dans la mesure où les
élites politiques donnent le sentiment de ne pas endosser cette logique préférentielle.
À cet égard, les populismes semblent fonder leur succès à la fois
sur la critique de l’égoïsme des politiques et la dénonciation du renoncement
à la préférence (nationales, locales ou de classe).
“Il y a loin de l’intention aux résultats”
“Par rapport à ce qui avait été proposé, c’est vrai je dis qu’en théorie c’est
bien, autant les emplois jeunes que tout ce dont on vient de parler, en théorie,
et là on voit la pratique et on peut spéculer sur la pratique… Y a pas de
résultats… c’est vrai qu’aux résultats, il y a une déception. Pour autant on a
pas l’impression que c’est pas bien, on a l’impression que c’est mal utilisé”.
[groupe 1] Cette distinction de principe entre théorie et pratique amène les
16. GAMSON W. A., Talking Politics, Cambridge, Cambrigde University Press, 1992, pp. 15-16.
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 457
groupes à une forme de pragmatisme. L’idée, proche, selon laquelle les normes
doivent êtres mises en oeuvre en considérant précisément chaque cas,
chaque situation, est également communément partagée. Les normes et règlements
sont le plus souvent l’objet de cette lecture prudente et attentiste.
Cette mise à distance s’articule très bien à la suspicion, déjà évoquée, à
l’encontre de l’action étatique, dans le cadre d’une approche libérale de la
démocratie. En nourrit plus particulièrement un scepticisme vis-à-vis des
programmes électoraux et de leurs marqueurs idéologiques. Pourtant, la prise
en compte de la complexité de l’action publique ne conduit pas nécessairement
à relativiser les attentes placées à son endroit.
“Savoir garder la mesure des choses”
Ce raccourci de jugement permet de ne pas retenir, a priori, et de façon
générale, les positions maximalistes. En s heurtent un sentiment de bon sens
qui est celui de la mesure et qui dissuade de poursuivre les visées les plus
radicales, de s’assigner trop d’objectifs simultanément, ou de vouloir donner
satisfaction à tous. L’évocation de limites nécessaires parce que raisonnables
se substitue à l’argumentation. En guide les personnes en fermant le
spectre des alternatives envisageables. Elham, une jeune femme d’origine
libanaise, explique comment certains comportements, parce qu’ils créent de
l’insécurité, provoquent une montée de haine raciale. En affirme ainsi :
“quelqu’un qui étudie le français, c’est un rêve pour lui de voir la France.
Mais en même temps, il faut pas exagérer comment ça se passe en France,
parce que quand on arrive en France on voit une autre réalité, on voit la
France qui voit tout, qui voit nord africain, qui voit cambodgien, qui voit
chinois, qui voit, je sais pas, qui voit allemand, anglais, c’est vrai que c’est
beaucoup quand même, et beaucoup c’est beau, c’est beau qu’il y ait toutes
les nationalités, mais à un certain moment, pour travailler, à un certain moment
pour la sécurité, pour le travail pour la sécurité, il faut y avoir quand
même certaines limites. C’est normal, je trouve que c’est vraiment normal”
[groupe 3]. De la même façon, la proposition visant à réserver les prestations
sociales aux français est rejetée au motif suivant : “Non, on ne peut
pas être maximaliste, soutenir cela c’est impossible” [groupe 2].
Ce souci affiché de la modération conduit à une image dépréciée de la
compétition politique. Les partis politiques, les clivages idéologiques et les
affrontements électoraux sont sur un certain plan jugés négativement en raison
même de leur conflictualité. Même si les personnes font preuve d’une
connaissance réelle de l’offre politique et s’identifient au moins de façon
minimale à la gauche ou à la droite, elles appellent à plusieurs reprises de
leurs voeux un rapprochement des modérés et des plus performants des deux
bords.
458 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
“Rester cohérent”
Dans cette variante du bon sens les répondants sont aidés dans le choix de
leur opinion à propos d’une politique publique en la déduisant, d’une façon
qu’ils estiment logique, d’un état de fait antérieur ou des décisions prises
dans le domaine considéré. Ils estiment que la cohérence impose de s’inscrire
dans la continuité du passé. L’action publique sera donc évaluée à l’aune
de cette attente d’esprit de suite. On demande par exemple à un groupe ce
qu’il pense de la volonté d’une municipalité de réserver une prime au mariage
aux français de souche. Une participante répond : “Dans ce cas, pourquoi
les intégrer chez nous ? Maintenant qu’ils sont chez nous autant les
intégrer comme il faut et on est tous des français et puis voilà. Si c’est pour
ne pas les accepter, pas les intégrer, et faire ce genre de truc, ben dans ce cas
là il faut les renvoyer ailleurs et voilà, basta !” [groupe 4]
L’inconséquence des hommes politiques est ainsi particulièrement dénoncée.
Outre l’oubli des promesses électorales, la critique porte sur les
revirements de discours lié à la participation au pouvoir ou à l’opposition, et
les interprète comme la manifestation d’une duplicité de l’action politique.
Les motifs normatifs de la confiance sont donc de deux ordres relativement
distincts. Ils associent principes moraux et principes pragmatiques,
valeurs socio-politiques et sagesse populaire pour élaborer et soutenir des
jugements dans l’interaction. Les deux catégories d’appréhension du politique
conjuguent globalement leurs effets pour générer le sentiment de défiance
politique qui se révèle dominant.
Conclusion
Les deux perspectives initiales sur l’explication de la défiance contemporaine
à l’égard du politique, celle d’un déficit de performance de l’action
publique, et celle d’une crise de valeurs, doivent finalement être combinées
dans l’interprétation. La confiance globale exige un double sentiment de
performance et d’adéquation normative sur l’action publique, autrement dit
un accord sur les principes qui l’animent et une évaluation positive de ses
réalisations. La confiance peut néanmoins subsister sous une forme atténuée,
lorsqu’un jugement critique est formulé sur les performances publiques,
mais que demeure l’adhésion à ses grandes orientations normatives.
En revanche, une évaluation relativement positive sur l’efficacité des politiques
publiques ne suffit pas à établir la confiance, en l’absence d’accord sur
les principes sur lesquelles elles sont fondées, ou lorsque s’instaure un sentiment
de transgression, par les acteurs politiques, des codes de conduites et
des normes qui régissent ou devraient régir la vie sociale. C’est un sentiment
de défiance institutionnelle qui prévaut dans cette configuration. Les
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 459
mécanismes de transgression normative exercent les effets les plus profonds
et les plus durables sur le rapport que les citoyens entretiennent avec la représentation
politique. Ce sont ceux que nous avons observé prioritairement
à l’oeuvre.
Figure 4 : La relation entre congruence normative et évaluation politique
dans la formation de la confiance politique.
Transgression normative
Congruence normative
Critique de l’action publique
Évaluation – Évaluation +
Confiance générale
Défiance générale Défiance institutionnelle
Nous rassemblons pour conclure les principaux résultats sur le raisonnement
politique et sur la confiance politique dégagés par l’analyse de ce dispositif
d’observation.
Il apparaît clairement que dans l’ensemble, les convictions sont beaucoup
plus fréquemment ou explicitement mobilisées que les intérêts dans
les motifs d’appréhension et d’argumentation du politique.
Pour autant, l’expérience biographique, sans fournir nécessairement l’élément
de justification des préférences, est utilisée pour élaborer des jugements
adossés à des convictions morales. La vulnérabilité
socioprofessionnelle mine la confiance sociale et affecte directement la confiance
politique.
L’interprétation de ces données ne peut se faire de manière satisfaisante
en opposant une explication endogène au champ politique fondée sur l’intérêt
et une explication exogène fondée sur les normes. Le politique est bien le
lieu où les normes et les valeurs sont explicitées et travaillées par l’interaction.
Selon les situations, la sélection de certains principes dépend de leur
460 Richard BALME, Jean-Louis MARIE, Olivier ROZENBERG
disponibilité comme des arguments opposés par d’autres dans le cadre d’une
discussion contradictoire. Les types d’investissements et de positions politiques
sont co-construits in situ.
La variance dans la production des jugements est limitée par les deux
cadres normatifs principaux à partir desquels ils sont élaborés : celui des
principes éthiques qui organisent “la bonne société” (vertu, égalité, réciprocité,
solidarité) et celui des principes pragmatiques qui devraient guider la
décision raisonnable (charité bien ordonnée, pragmatisme, modération, consistance).
Les personnes sollicitées collectivement pour parler politique sont donc
capables d’une production normative relativement sophistiquée et délibérative,
explicitant des préférences et des choix, impliquant des opérations d’évaluation
et de justification. Toutefois, la production des jugements n’est pas
toujours appuyée sur des préférences politiques ex-ante. En est fabriquée
par des emprunts bigarrés aux deux cadres normatifs évoqués plus haut,
dans des proportions variables selon le degré de connaissance politique des
individus et selon le déroulement de la conversation. Les motifs normatifs
de la confiance recouvrent donc des intentions dont la production semble
plus complexe que les notions de valeurs ou de rationalité axiologique ne le
suggèrent.
Si la situation d’interaction compte, ce n’est pas que sa dynamique propre
interdise les régularités. C’est qu’elle actualise ces cadres normatifs en
obligeant les jugements politiques à s’expliciter en s’énonçant
Au terme de cette expérience, il apparaît que des citoyens “ordinaires”,
peu intéressés par la politique sont en mesure d’en discuter, de se contredire
ou de se convaincre sans que la discussion qui les oppose ne reflète seulement
la position sociale qu’ils occupent, leur intérêt personnel ou l’habitus
qui les a construit. Le constat peut paraître de l’ordre de l’évidence. Pourtant,
il permet d’invalider quelque peu le diagnostic généralement porté sur
la crise de confiance du politique. Les participants aux groupes sont certes
défiants. Leur critique se nourrit particulièrement de la perception d’un écart
entre les valeurs personnelles et celles qui animent spécifiquement le jeu
politique. L’univers du politique est ainsi perçu comme autre, précisément
parce qu’il est le lieu du franchissement de principes auxquels les citoyens
se disent attachés. Or, parce qu’elle se construit à partir de motifs fortement
argumentés, cette attitude semble davantage procéder d’un état d’esprit critique
plutôt que consumériste ou apathique. L’ampleur de la défiance politique
constitue à l’évidence le signe d’une crise. La qualité de la critique
exprime, en creux, la somme des attentes placées à l’endroit du politique.
Les motifs de la confiance (et de la défiance) politique 461
Annexe : descriptif de la composition des groupes de discussion
Consignes de recrutement communes à tous les groupes : équilibre homme/
femme ; équilibre salarié public/privé ; les personnes sont peu ou pas du
tout intéressées par la politique, les adhérents à – des partis politiques sont
exclus ; âge entre 25 et 50 ans ; les participants ne se connaissent pas
Groupe 1 : tenu à Lyon, le 16 juin 2000, 7 participants, profil social “moyen”,
niveau d’étude supérieur au bac, 3 personnes sympathisantes de partis de
gauche modérée et 4 personnes sympathisantes de partis de droite modérée.
Groupe 2 : tenu à Lyon, le 27 février 2001, 6 participants, profil social employé-
ouvrier, niveau d’étude : trois personnes niveau bac, trois autres niveau
CAP-BEPC, trois personnes se déclarent proches du FN, trois autres
du RPR.
Groupe 3 : tenu à Lyon, le 12 mars 2002, 6 participants, profil social employé-
ouvrier, niveau d’étude BEPC BEP, trois personnes se déclarent proches
de la gauche modérée, trois autres se déclarent proches de la droite
modérée.
Groupe 4 : tenu à Paris, le 30 mai 2000, 8 participants, profil social “moyen”,
4 personnes sympathisantes de partis de gauche modérée et 4 personnes
sympathisantes de partis de droite modérée.
Groupe 5 : tenu à Paris, le 13 décembre 2000, 7 participants, profil social
“moyen moins”, niveau d’étude inférieur ou égal au BEPC, 2 personnes
d’extrême gauche, 3 personnes de gauche et 2 personnes de droite modérée.
Groupe 6 : tenu à Paris, le 19 décembre 2001, 7 participants, profil social
“moins” (revenu du foyer inférieur à 10.000 Francs net), niveau d’étude
inférieur au BAC, sympathisants de gauche ou ni droite ni gauche.
Les participants à ces six groupes ont été rémunérés à hauteur de 300 francs
environ.
Des entretiens individuels ont été menés en face-à-face avant ou après les
réunions. Deux groupes pilotes ont été réalisés début 2000. Deux autres
groupes ont été réalisés auprès d’étudiants en troisième cycle de sciences
politiques.
jeudi 14 janvier 2010
Qu'est-ce qu'une nation ? Ernest Renan
Qu'est-ce qu'une nation ? Ernest Renan
Conférence faite en Sorbonne, le 11 mars
1882
Je me propose d’analyser avec vous une idée, claire en apparence, mais qui prête aux plus dangereux malentendus. Les formes de la société humaine sont des plus variées. Les grandes agglomérations d’hommes à la façon de la Chine, de l’Égypte, de la plus ancienne Babylonie ; ― la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes ; ― la cité à la façon d’Athènes et de Sparte ; ― les réunions de pays divers à la manière de l’Empire carlovingien ; ― les communautés sans patrie, maintenues par le lien religieux, comme sont celles des israélites, des parsis ; ― les nations comme la France, l’Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes ; ― les confédérations à la façon de la Suisse, de l’Amérique ; ― des parentés comme celles que la race, ou plutôt la langue, établit entre les différentes branches de Germains, les différentes branches de Slaves ; ― voilà des modes de groupements qui tous existent, ou bien ont existé, et qu’on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus sérieux inconvénients. À l’époque de la Révolution française, on croyait que les institutions de petites villes indépendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s’appliquer à nos grandes nations de trente à quarante millions d’âmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l’on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants. Tâchons d’arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l’origine du raisonnement, peut produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat ; c’est presque de la vivisection ; nous allons traiter les vivants comme d’ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l’impartialité la plus absolue.
[modifier]I
Depuis la fin de l’Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l’Empire de Charlemagne, l’Europe occidentale nous apparaît divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d’une manière durable. Ce que n’ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, personne probablement ne le pourra dans l’avenir. L’établissement d’un nouvel empire romain ou d’un nouvel Empire de Charlemagne est devenu une impossibilité. La division de l’Europe est trop grande pour qu’une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles. Une sorte d’équilibre est établi pour longtemps. La France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines d’années, et malgré les aventures qu’elles auront courues, des individualités historiques, les pièces essentielles d’un damier, dont les cases varient sans cesse d’importance et de grandeur, mais ne se confondent jamais tout à fait.
Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire. L’antiquité ne les connut pas ; l’Égypte, la Chine, l’antique Chaldée ne furent à aucun degré des nations. C’étaient des troupeaux menés par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n’y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus qu’il n’y a de citoyens chinois. L’antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires ; elle n’eut guère la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr sont de petits centres d’admirable patriotisme ; mais ce sont des cités avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l’Espagne, l’Italie, avant leur absorption dans l’empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. L’empire assyrien, l’empire persan, l’empire d’Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n’y eut jamais de patriotes assyriens ; l’empire persan fut une vaste féodalité. Pas une nation ne rattache ses origines à la colossale aventure d’Alexandre, qui fut cependant si riche en conséquences pour l’histoire générale de la civilisation.
L’empire romain fut bien plus près d’être une patrie. En retour de l’immense bienfait de la cessation des guerres, la domination romaine, d’abord si dure, fut bien vite aimée. Ce fut une grande association, synonyme d’ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de l’Empire, il y eut, chez les âmes élevées, chez les évêques éclairés, chez les lettrés, un vrai sentiment de « la paix romaine », opposée au chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire, douze fois grand comme la France actuelle, ne saurait former un État dans l’acception moderne. La scission de l’Orient et de l’Occident était inévitable. Les essais d’un empire gaulois, au iiie siècle, ne réussirent pas. C’est l’invasion germanique qui introduisit dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l’existence des nationalités.
Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes invasions du ve siècle jusqu’aux dernières conquêtes normandes au xe ? Ils changèrent peu le fond des races ; mais ils imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables de l’ancien Empire d’Occident, lesquelles prirent le nom de leurs envahisseurs. De là une France, une Burgondie, une Lombardie ; plus tard, une Normandie. La rapide prépondérance que prit l’empire franc refait un moment l’unité de l’Occident ; mais cet empire se brise irrémédiablement vers le milieu du ixe siècle ; le traité de Verdun trace des divisions immuables en principe, et dès lors la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne s’acheminent, par des voies souvent détournées et à travers mille aventures, à leur pleine existence nationale, telle que nous la voyons s’épanouir aujourd’hui.
Qu’est-ce qui caractérise, en effet, ces différents États ? C’est la fusion des populations qui les composent. Dans les pays que nous venons d’énumérer, rien d’analogue à ce que vous trouverez en Turquie, où le Turc, le Slave, le Grec, l’Arménien, l’Arabe, le Syrien, le Kurde sont aussi distincts aujourd’hui qu’au jour de la conquête. Deux circonstances essentielles contribuèrent à ce résultat. D’abord le fait que les peuples germaniques adoptèrent le christianisme dès qu’ils eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins. Quand le vainqueur et le vaincu sont de la même religion, ou plutôt, quand le vainqueur adopte la religion du vaincu, le système turc, la distinction absolue des hommes d’après la religion, ne peut plus se produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquérants, l’oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d’Alaric, de Gondebaud, d’Alboin, de Rollon, parlaient déjà roman. Ce fait était lui-même la conséquence d’une autre particularité importante ; c’est que les Francs, les Burgondes, les Goths, les Lombards, les Normands avaient très peu de femmes de leur race avec eux. Pendant plusieurs générations, les chefs ne se marient qu’avec des femmes germaines ; mais leurs concubines sont latines, les nourrices des enfants sont latines ; toute la tribu épouse des femmes latines ; ce qui fit que la lingua francica, la lingua gothica n’eurent, depuis l’établissement des Francs et des Goths en terres romaines, que de très courtes destinées. Il n’en fut pas ainsi en Angleterre ; car l’invasion anglo-saxonne avait sans doute des femmes avec elle ; la population bretonne s’enfuit, et, d’ailleurs, le latin n’était plus, ou même, ne fut jamais dominant dans la Bretagne. Si on eût généralement parlé gaulois dans la Gaule, au ve siècle, Clovis et les siens n’eussent pas abandonné le germanique pour le gaulois.
De là ce résultat capital que, malgré l’extrême violence des mœurs des envahisseurs germains, le moule qu’ils imposèrent devint, avec les siècles, le moule même de la nation. France devint très légitimement le nom d’un pays où il n’était entré qu’une imperceptible minorité de Francs. Au xe siècle, dans les premières chansons de geste, qui sont un miroir si parfait de l’esprit du temps, tous les habitants de la France sont des Français. L’idée d’une différence de races dans la population de la France, si évidente chez Grégoire de Tours, ne se présente à aucun degré chez les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet. La différence du noble et du vilain est aussi accentuée que possible ; mais la différence de l’un à l’autre n’est en rien une différence ethnique ; c’est une différence de courage, d’habitudes et d’éducation transmise héréditairement ; l’idée que l’origine de tout cela soit une conquête ne vient à personne. Le faux système d’après lequel la noblesse dut son origine à un privilège conféré par le roi pour de grands services rendus à la nation, si bien que tout noble est un anobli, ce système est établi comme un dogme dès le xiiie siècle. La même chose se passa à la suite de presque toutes les conquêtes normandes. Au bout d’une ou deux générations, les envahisseurs normands ne se distinguaient plus du reste de la population ; leur influence n’en avait pas moins été profonde ; ils avaient donné au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu’il n’avait pas auparavant.
L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un siècle. Le roi de France, qui est, si j’ose le dire, le type idéal d’un cristallisateur séculaire ; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu’il y ait ; le roi de France, vu de trop près, a perdu son prestige ; la nation qu’il avait formée l’a maudit, et, aujourd’hui, il n’y a que les esprits cultivés qui sachent ce qu’il valait et ce qu’il a fait.
C’est par le contraste que ces grandes lois de l’histoire de l’Europe occidentale deviennent sensibles. Dans l’entreprise que le roi de France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa justice, a si admirablement menée à terme, beaucoup de pays ont échoué. Sous la couronne de Saint-Étienne, les Madgyars et les Slaves sont restés aussi distincts qu’ils l’étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Hapsbourg les a tenus distincts et souvent opposés les uns aux autres. En Bohême, l’élément tchèque et l’élément allemand sont superposés comme l’huile et l’eau dans un verre. La politique turque de la séparation des nationalités d’après la religion a eu de bien plus graves conséquences : elle a causé la ruine de l’Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui n’ont entre elles presque rien en commun. Or l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est Burgonde, Alain, Taïfale, Visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au xiiie siècle. Il n’y a pas en France dix familles qui puissent fournir la preuve d’une origine franque, et encore une telle preuve serait-elle essentiellement défectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent déranger tous les systèmes des généalogistes.
La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens. Tantôt l’unité a été réalisée par une dynastie, comme c’est le cas pour la France ; tantôt elle l’a été par la volonté directe des provinces, comme c’est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des caprices de la féodalité, comme c’est le cas pour l’Italie et l’Allemagne. Toujours une profonde raison d’être a présidé à ces formations. Les principes, en pareils cas, se font jour par les surprises les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l’Italie unifiée par ses défaites, et la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite avançait les affaires de l’Italie ; chaque victoire perdait la Turquie ; car l’Italie est une nation, et la Turquie, hors de l’Asie Mineure, n’en est pas une. C’est la gloire de la France d’avoir, par la Révolution française, proclamé qu’une nation existe par elle-même. Nous ne devons pas trouver mauvais qu’on nous imite. Le principe des nations est le nôtre. Mais qu’est-ce donc qu’une nation ? Pourquoi la Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n’en sont pas une ? Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l’a créée a disparu ? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n’en est pas une ? Pourquoi l’Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En quoi le principe des nationalités diffère-t-il du principe des races ? Voilà des points sur lesquels un esprit réfléchi tient à être fixé, pour se mettre d’accord avec lui-même. Les affaires du monde ne se règlent guère par ces sortes de raisonnements ; mais les hommes appliqués veulent porter en ces matières quelque raison et démêler les confusions où s’embrouillent les esprits superficiels.
[modifier]II
À entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie, représentant une ancienne conquête, conquête acceptée d’abord, puis oubliée par la masse du peuple. Selon les politiques dont je parle, le groupement de provinces effectué par une dynastie, par ses guerres, par ses mariages, par ses traités, finit avec la dynastie qui l’a formé. Il est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d’origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de centralisation. Les limites de la France en 1789 n’avaient rien de naturel ni de nécessaire. La large zone que la maison capétienne avait ajoutée à l’étroite lisière du traité de Verdun fut bien l’acquisition personnelle de cette maison. À l’époque où furent faites les annexions, on n’avait l’idée ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces. La réunion de l’Angleterre, de l’Irlande et de l’Écosse fut de même un fait dynastique. L’Italie n’a tardé si longtemps à être une nation que parce que, parmi ses nombreuses maisons régnantes, aucune, avant notre siècle, ne se fit le centre de l’unité. Chose étrange, c’est à l’obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne, qu’elle a pris un titre royal [1]. La Hollande, qui s’est créée elle-même, par un acte d’héroïque résolution, a néanmoins contracté un mariage intime avec la maison d’Orange, et elle courrait de vrais dangers le jour où cette union serait compromise.
Une telle loi, cependant, est-elle absolue ? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se sont formés comme des conglomérats d’additions successives, n’ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de l’avenir. Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. Et puis le xviiie siècle avait changé toute chose. L’homme était revenu, après des siècles d’abaissement, à l’esprit antique, au respect de lui-même, à l’idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen avaient repris leur sens. Ainsi a pu s’accomplir l’opération la plus hardie qui ait été pratiquée dans l’histoire, opération que l’on peut comparer à ce que serait, en physiologie, la tentative de faire vivre en son identité première un corps à qui l’on aurait enlevé le cerveau et le cœur.
Il faut donc admettre qu’une nation peut exister sans principe dynastique, et même que des nations qui ont été formées par des dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour cela cesser d’exister. Le vieux principe qui ne tient compte que du droit des princes ne saurait plus être maintenu ; outre le droit dynastique, il y a le droit national. Ce droit national, sur quel critérium le fonder ? à quel signe le connaître ? de quel fait tangible le faire dériver ?
I. ― De la race, disent plusieurs avec assurance. Les divisions artificielles, résultant de la féodalité, des mariages princiers, des congrès de diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c’est la race des populations. Voilà ce qui constitue un droit, une légitimité. La famille germanique, par exemple, selon la théorie que j’expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même quand ces membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte de droit primordial analogue à celui des rois de droit divin ; au principe des nations on substitue celui de l’ethnographie. C’est là une très grande erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès.
Dans la tribu et la cité antiques, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la cité antiques n’étaient qu’une extension de la famille. À Sparte, à Athènes, tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins rapprochés. Il en était de même chez les Beni-Israël ; il en est encore ainsi dans les tribus arabes. D’Athènes, de Sparte, de la tribu israélite, transportons-nous dans l’empire romain. La situation est tout autre. Formée d’abord par la violence, puis maintenue par l’intérêt, cette grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes, porte à l’idée de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractère universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans le même sens. Il contracte avec l’Empire romain une alliance intime, et, par l’effet de ces deux incomparables agents d’unification, la raison ethnographique est écartée du gouvernement des choses humaines pour des siècles.
L’invasion des barbares fut, malgré les apparences, un pas de plus dans cette voie. Les découpures de royaumes barbares n’ont rien d’ethnographique ; elles sont réglées par la force ou le caprice des envahisseurs. La race des populations qu’ils subordonnaient était pour eux la chose la plus indifférente. Charlemagne refit à sa manière ce que Rome avait déjà fait : un empire unique composé des races les plus diverses ; les auteurs du traité de Verdun, en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n’eurent pas le moindre souci de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche. Les mouvements de frontière qui s’opérèrent dans la suite du Moyen Âge furent aussi en dehors de toute tendance ethnographique. Si la politique suivie de la maison capétienne est arrivée à grouper à peu près, sous le nom de France, les territoires de l’ancienne Gaule, ce n’est pas là un effet de la tendance qu’auraient eue ces pays à se rejoindre à leurs congénères. Le Dauphiné, la Bresse, la Provence, la Franche-Comté ne se souvenaient plus d’une origine commune. Toute conscience gauloise avait péri dès le IIe siècle de notre ère, et ce n’est que par une vue d’érudition que, de nos jours, on a retrouvé rétrospectivement l’individualité du caractère gaulois.
La considération ethnographique n’a donc été pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L’Allemagne est germanique, celtique et slave. L’Italie est le pays où l’ethnographie est la plus embarrassée. Gaulois, Étrusques, Pélasges, Grecs, sans parler de bien d’autres éléments, s’y croisent dans un indéchiffrable mélange. Les îles Britanniques, dans leur ensemble, offrent un mélange de sang celtique et germain dont les proportions sont singulièrement difficiles à définir.
La vérité est qu’il n’y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l’Angleterre, la France, l’Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L’Allemagne fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. Tout l’Est, à partir d’Elbe, est slave. Et les parties que l’on prétend réellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idées claires et de prévenir les malentendus.
Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout à fait différents. Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu’en zoologie ; elle indique une descendance réelle, une parenté par le sang. Or l’étude des langues et de l’histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie. Les mots des brachycéphales, de dolichocéphales n’ont pas de place en histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui créa les langues et la discipline aryennes, il y avait déjà des brachycéphales et des dolichocéphales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui créa les langues et l’institution dites sémitiques. En d’autres termes, les origines zoologiques de l’humanité sont énormément antérieures aux origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes aryen primitif, sémitique primitif, touranien primitif n’avaient aucune unité physiologique. Ces groupements sont des faits historiques qui ont eu lieu à une certaine époque, mettons il y a quinze ou vingt mille ans, tandis que l’origine zoologique de l’humanité se perd dans des ténèbres incalculables. Ce qu’on appelle philologiquement et historiquement la race germanique est sûrement une famille bien distincte dans l’espèce humaine. Mais est-ce là une famille au sens anthropologique ? Non, assurément. L’apparition de l’individualité germanique dans l’histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus-Christ. Apparemment les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n’avaient pas leur individualité à part. Un Anglais est bien un type dans l’ensemble de l’humanité. Or le type de ce qu’on appelle très improprement la race anglo-saxonne [2], n’est ni le Breton du temps de César, ni l’Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le Conquérant ; c’est la résultante de tout cela. Le Français n’est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers. Un habitant de Jersey ou de Guernesey ne diffère en rien, pour les origines, de la population normande de la côte voisine. Au xie siècle, l’œil le plus pénétrant n’eût pas saisi des deux côtés du canal la plus légère différence. D’insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne prend pas ces îles avec le reste de la Normandie. Séparées les unes des autres depuis près de sept cents ans, les deux populations sont devenues non seulement étrangères les unes aux autres, mais tout à fait dissemblables. La race, comme nous l’entendons, nous autres, historiens, est donc quelque chose qui se fait et se défait. L’étude de la race est capitale pour le savant qui s’occupe de l’histoire de l’humanité. Elle n’a pas d’application en politique. La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d’Europe n’a tenu aucun compte de la race, et les premières nations de l’Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.
Le fait de la race, capital à l’origine, va donc toujours perdant de son importance. L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n’y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : « Tu es notre sang ; tu nous appartiens ! » En dehors des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous. Tenez, cette politique ethnographique n’est pas sûre. Vous l’exploitez aujourd’hui contre les autres ; puis vous la voyez se tourner contre vous-mêmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont élevé si haut le drapeau de l’ethnographie, ne verront pas les Slaves venir analyser, à leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en masse que les Othons firent de leurs aïeux ? Pour tous il est bon de savoir oublier.
J’aime beaucoup l’ethnographie ; c’est une science d’un rare intérêt ; mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique. En ethnographie, comme dans toutes les études, les systèmes changent ; c’est la condition du progrès. Les limites des États suivraient les fluctuations de la science. Le patriotisme dépendrait d’une dissertation plus ou moins paradoxale. On viendrait dire au patriote : « Vous vous trompiez ; vous versiez votre sang pour telle cause ; vous croyiez être celte ; non, vous êtes germain ». Puis, dix ans après, on viendra vous dire que vous êtes slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de donner un avis dans ces problèmes, où sont engagés tant d’intérêts. Soyez sûrs que, si on la charge de fournir des éléments à la diplomatie, on la surprendra bien des fois en flagrant délit de complaisance. Elle a mieux à faire : demandons-lui tout simplement la vérité.
II. ― Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue. La langue invite à se réunir ; elle n’y force pas. Les États-Unis et l’Angleterre, l’Amérique espagnole et l’Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu’elle a été faite par l’assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la langue : c’est la volonté. La volonté de la Suisse d’être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu’une similitude souvent obtenue par des vexations.
Un fait honorable pour la France, c’est qu’elle n’a jamais cherché à obtenir l’unité de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes pensées, aimer les mêmes choses en des langages différents ? Nous parlions tout à l’heure de l’inconvénient qu’il y aurait à faire dépendre la politique internationale de l’ethnographie. Il n’y en aurait pas moins à la faire dépendre de la philologie comparée. Laissons à ces intéressantes études l’entière liberté de leurs discussions ; ne les mêlons pas à ce qui en altérerait la sérénité. L’importance politique qu’on attache aux langues vient de ce qu’on les regarde comme des signes de race. Rien de plus faux. La Prusse, où l’on ne parle plus qu’allemand, parlait slave il y a quelques siècles ; le pays de Galles parle anglais ; la Gaule et l’Espagne parlent l’idiome primitif d’Albe la Longue ; l’Égypte parle arabe ; les exemples sont innombrables. Même aux origines, la similitude de langue n’entraînait pas la similitude de race. Prenons la tribu proto-aryenne ou proto-sémite ; il s’y trouvait des esclaves, qui parlaient la même langue que leurs maîtres ; or l’esclave était alors bien souvent d’une race différente de celle de son maître. Répétons-le : ces divisions de langues indo-européennes, sémitiques et autres, créées avec une si admirable sagacité par la philologie comparée, ne coïncident pas avec les divisions de l’anthropologie. Les langues sont des formations historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les parlent, et qui, en tout cas, ne sauraient enchaîner la liberté humaine quand il s’agit de déterminer la famille avec laquelle on s’unit pour la vie et pour la mort.
Cette considération exclusive de la langue a, comme l’attention trop forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l’exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale ; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu’on respire dans le vaste champ de l’humanité pour s’enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l’esprit ; rien de plus fâcheux pour la civilisation. N’abandonnons pas ce principe fondamental, que l’homme est un être raisonnable et moral, avant d’être parqué dans telle ou telle langue, avant d’être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance ; ils n’étaient ni français, ni italiens, ni allemands. Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l’antiquité, le secret de l’éducation véritable de l’esprit humain, et ils s’y dévouaient corps et âme. Comme ils firent bien !
III. ― La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l’établissement d’une nationalité moderne. À l’origine, la religion tenait à l’existence même du groupe social. Le groupe social était une extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de famille. La religion d’Athènes, c’était le culte d’Athènes même, de ses fondateurs mythiques, de ses lois, de ses usages. Elle n’impliquait aucune théologie dogmatique. Cette religion était, dans toute la force du terme, une religion d’État. On n’était pas athénien si on refusait de la pratiquer. C’était au fond le culte de l’Acropole personnifiée. Jurer sur l’autel d’Aglaure [3], c’était prêter le serment de mourir pour la patrie. Cette religion était l’équivalent de ce qu’est chez nous l’acte de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer à un tel culte était comme serait dans nos sociétés modernes refuser le service militaire. C’était déclarer qu’on n’était pas athénien. D’un autre côté, il est clair qu’un tel culte n’avait pas de sens pour celui qui n’était pas d’Athènes ; aussi n’exerçait-on aucun prosélytisme pour forcer des étrangers à l’accepter ; les esclaves d’Athènes ne le pratiquaient pas. Il en fut de même dans quelques petites républiques du moyen âge. On n’était pas bon Vénitien si l’on ne jurait point par saint Marc ; on n’était pas bon Amalfitain si l’on ne mettait pas saint André au-dessus de tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociétés, ce qui a été plus tard persécution, tyrannie, était légitime et tirait aussi peu à conséquence que le fait chez nous de souhaiter la fête au père de famille et de lui adresser des vœux au premier jour de l’an.
Ce qui était vrai à Sparte, à Athènes, ne l’était déjà plus dans les royaumes sortis de la conquête d’Alexandre, ne l’était surtout plus dans l’empire romain. Les persécutions d’Antiochus Épiphane pour amener l’Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l’empire romain pour maintenir une prétendue religion d’État furent une faute, un crime, une véritable absurdité. De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n’y a plus de masses croyant d’une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu’il peut, comme il veut. Il n’y a plus de religion d’État ; on peut être Français, Anglais, Allemand, en étant catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle ; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n’existe plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for intérieur de chacun ; mais elle est sortie presque entièrement des raisons qui tracent les limites des peuples.
IV. ― La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes. Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois ; un Zollverein n’est pas une patrie.
V. ― La géographie, ce qu’on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations. La géographie est un des facteurs essentiels de l’histoire. Les rivières ont conduit les races ; les montagnes les ont arrêtées. Les premières ont favorisé, les secondes ont limité les mouvements historiques. Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d’une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s’adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante a priori. Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d’abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles ? Il est incontestable que les montagnes séparent ; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et celles qui ne séparent pas ? De Biarritz à Tornea, il n’y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu’une autre un caractère bornal. Si l’histoire l’avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l’Elbe, l’Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a fait commettre tant d’infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes. On parle de raisons stratégiques. Rien n’est absolu ; il est clair que bien des concessions doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce n’est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l’homme fournit l’âme. L’homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu’on appelle un peuple. Rien de matériel n’y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l’histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.
Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ? Par suite de ce qui a été dit antérieurement, je n’aurai pas désormais à retenir bien longtemps votre attention.
[modifier]III
Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes » est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie.
Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure : « avoir souffert ensemble » ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun.
Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province : « Tu m’appartiens, je te prends ». Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.
Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l’homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l’émiettement des nations sont la conséquence d’un système qui met ces vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu’en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l’excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d’une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais qu’est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n’est pas la loi du siècle où nous vivons. À l’heure présente, l’existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître.
Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l’œuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l’ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert ! que d’épreuves t’attendent encore ! Puisse l’esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée !
Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. « Consulter les populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d’une simplicité enfantine. » ― Attendons, messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé.
Notes
↑ La maison de Savoie ne doit son titre royal qu’à la possession de la Sardaigne (1720).
↑ Les éléments germaniques ne sont pas beaucoup plus considérables dans le Royaume-Uni qu’ils ne l’étaient dans la France, à l’époque où elle possédait l’Alsace et Metz. La langue germanique a dominé dans les îles Britanniques, uniquement parce que le latin n’y avait pas entièrement remplacé les idiomes celtiques, ainsi que cela eut lieu dans les Gaules.
↑ Aglaure, c’est l’Acropole elle-même, qui s’est dévouée pour sauver la patrie.
Conférence faite en Sorbonne, le 11 mars
1882
Je me propose d’analyser avec vous une idée, claire en apparence, mais qui prête aux plus dangereux malentendus. Les formes de la société humaine sont des plus variées. Les grandes agglomérations d’hommes à la façon de la Chine, de l’Égypte, de la plus ancienne Babylonie ; ― la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes ; ― la cité à la façon d’Athènes et de Sparte ; ― les réunions de pays divers à la manière de l’Empire carlovingien ; ― les communautés sans patrie, maintenues par le lien religieux, comme sont celles des israélites, des parsis ; ― les nations comme la France, l’Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes ; ― les confédérations à la façon de la Suisse, de l’Amérique ; ― des parentés comme celles que la race, ou plutôt la langue, établit entre les différentes branches de Germains, les différentes branches de Slaves ; ― voilà des modes de groupements qui tous existent, ou bien ont existé, et qu’on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus sérieux inconvénients. À l’époque de la Révolution française, on croyait que les institutions de petites villes indépendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s’appliquer à nos grandes nations de trente à quarante millions d’âmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l’on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants. Tâchons d’arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l’origine du raisonnement, peut produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat ; c’est presque de la vivisection ; nous allons traiter les vivants comme d’ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l’impartialité la plus absolue.
[modifier]I
Depuis la fin de l’Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l’Empire de Charlemagne, l’Europe occidentale nous apparaît divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d’une manière durable. Ce que n’ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, personne probablement ne le pourra dans l’avenir. L’établissement d’un nouvel empire romain ou d’un nouvel Empire de Charlemagne est devenu une impossibilité. La division de l’Europe est trop grande pour qu’une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles. Une sorte d’équilibre est établi pour longtemps. La France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines d’années, et malgré les aventures qu’elles auront courues, des individualités historiques, les pièces essentielles d’un damier, dont les cases varient sans cesse d’importance et de grandeur, mais ne se confondent jamais tout à fait.
Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire. L’antiquité ne les connut pas ; l’Égypte, la Chine, l’antique Chaldée ne furent à aucun degré des nations. C’étaient des troupeaux menés par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n’y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus qu’il n’y a de citoyens chinois. L’antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires ; elle n’eut guère la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr sont de petits centres d’admirable patriotisme ; mais ce sont des cités avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l’Espagne, l’Italie, avant leur absorption dans l’empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. L’empire assyrien, l’empire persan, l’empire d’Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n’y eut jamais de patriotes assyriens ; l’empire persan fut une vaste féodalité. Pas une nation ne rattache ses origines à la colossale aventure d’Alexandre, qui fut cependant si riche en conséquences pour l’histoire générale de la civilisation.
L’empire romain fut bien plus près d’être une patrie. En retour de l’immense bienfait de la cessation des guerres, la domination romaine, d’abord si dure, fut bien vite aimée. Ce fut une grande association, synonyme d’ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de l’Empire, il y eut, chez les âmes élevées, chez les évêques éclairés, chez les lettrés, un vrai sentiment de « la paix romaine », opposée au chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire, douze fois grand comme la France actuelle, ne saurait former un État dans l’acception moderne. La scission de l’Orient et de l’Occident était inévitable. Les essais d’un empire gaulois, au iiie siècle, ne réussirent pas. C’est l’invasion germanique qui introduisit dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l’existence des nationalités.
Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes invasions du ve siècle jusqu’aux dernières conquêtes normandes au xe ? Ils changèrent peu le fond des races ; mais ils imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables de l’ancien Empire d’Occident, lesquelles prirent le nom de leurs envahisseurs. De là une France, une Burgondie, une Lombardie ; plus tard, une Normandie. La rapide prépondérance que prit l’empire franc refait un moment l’unité de l’Occident ; mais cet empire se brise irrémédiablement vers le milieu du ixe siècle ; le traité de Verdun trace des divisions immuables en principe, et dès lors la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne s’acheminent, par des voies souvent détournées et à travers mille aventures, à leur pleine existence nationale, telle que nous la voyons s’épanouir aujourd’hui.
Qu’est-ce qui caractérise, en effet, ces différents États ? C’est la fusion des populations qui les composent. Dans les pays que nous venons d’énumérer, rien d’analogue à ce que vous trouverez en Turquie, où le Turc, le Slave, le Grec, l’Arménien, l’Arabe, le Syrien, le Kurde sont aussi distincts aujourd’hui qu’au jour de la conquête. Deux circonstances essentielles contribuèrent à ce résultat. D’abord le fait que les peuples germaniques adoptèrent le christianisme dès qu’ils eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins. Quand le vainqueur et le vaincu sont de la même religion, ou plutôt, quand le vainqueur adopte la religion du vaincu, le système turc, la distinction absolue des hommes d’après la religion, ne peut plus se produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquérants, l’oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d’Alaric, de Gondebaud, d’Alboin, de Rollon, parlaient déjà roman. Ce fait était lui-même la conséquence d’une autre particularité importante ; c’est que les Francs, les Burgondes, les Goths, les Lombards, les Normands avaient très peu de femmes de leur race avec eux. Pendant plusieurs générations, les chefs ne se marient qu’avec des femmes germaines ; mais leurs concubines sont latines, les nourrices des enfants sont latines ; toute la tribu épouse des femmes latines ; ce qui fit que la lingua francica, la lingua gothica n’eurent, depuis l’établissement des Francs et des Goths en terres romaines, que de très courtes destinées. Il n’en fut pas ainsi en Angleterre ; car l’invasion anglo-saxonne avait sans doute des femmes avec elle ; la population bretonne s’enfuit, et, d’ailleurs, le latin n’était plus, ou même, ne fut jamais dominant dans la Bretagne. Si on eût généralement parlé gaulois dans la Gaule, au ve siècle, Clovis et les siens n’eussent pas abandonné le germanique pour le gaulois.
De là ce résultat capital que, malgré l’extrême violence des mœurs des envahisseurs germains, le moule qu’ils imposèrent devint, avec les siècles, le moule même de la nation. France devint très légitimement le nom d’un pays où il n’était entré qu’une imperceptible minorité de Francs. Au xe siècle, dans les premières chansons de geste, qui sont un miroir si parfait de l’esprit du temps, tous les habitants de la France sont des Français. L’idée d’une différence de races dans la population de la France, si évidente chez Grégoire de Tours, ne se présente à aucun degré chez les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet. La différence du noble et du vilain est aussi accentuée que possible ; mais la différence de l’un à l’autre n’est en rien une différence ethnique ; c’est une différence de courage, d’habitudes et d’éducation transmise héréditairement ; l’idée que l’origine de tout cela soit une conquête ne vient à personne. Le faux système d’après lequel la noblesse dut son origine à un privilège conféré par le roi pour de grands services rendus à la nation, si bien que tout noble est un anobli, ce système est établi comme un dogme dès le xiiie siècle. La même chose se passa à la suite de presque toutes les conquêtes normandes. Au bout d’une ou deux générations, les envahisseurs normands ne se distinguaient plus du reste de la population ; leur influence n’en avait pas moins été profonde ; ils avaient donné au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu’il n’avait pas auparavant.
L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un siècle. Le roi de France, qui est, si j’ose le dire, le type idéal d’un cristallisateur séculaire ; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu’il y ait ; le roi de France, vu de trop près, a perdu son prestige ; la nation qu’il avait formée l’a maudit, et, aujourd’hui, il n’y a que les esprits cultivés qui sachent ce qu’il valait et ce qu’il a fait.
C’est par le contraste que ces grandes lois de l’histoire de l’Europe occidentale deviennent sensibles. Dans l’entreprise que le roi de France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa justice, a si admirablement menée à terme, beaucoup de pays ont échoué. Sous la couronne de Saint-Étienne, les Madgyars et les Slaves sont restés aussi distincts qu’ils l’étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Hapsbourg les a tenus distincts et souvent opposés les uns aux autres. En Bohême, l’élément tchèque et l’élément allemand sont superposés comme l’huile et l’eau dans un verre. La politique turque de la séparation des nationalités d’après la religion a eu de bien plus graves conséquences : elle a causé la ruine de l’Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui n’ont entre elles presque rien en commun. Or l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est Burgonde, Alain, Taïfale, Visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au xiiie siècle. Il n’y a pas en France dix familles qui puissent fournir la preuve d’une origine franque, et encore une telle preuve serait-elle essentiellement défectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent déranger tous les systèmes des généalogistes.
La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens. Tantôt l’unité a été réalisée par une dynastie, comme c’est le cas pour la France ; tantôt elle l’a été par la volonté directe des provinces, comme c’est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des caprices de la féodalité, comme c’est le cas pour l’Italie et l’Allemagne. Toujours une profonde raison d’être a présidé à ces formations. Les principes, en pareils cas, se font jour par les surprises les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l’Italie unifiée par ses défaites, et la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite avançait les affaires de l’Italie ; chaque victoire perdait la Turquie ; car l’Italie est une nation, et la Turquie, hors de l’Asie Mineure, n’en est pas une. C’est la gloire de la France d’avoir, par la Révolution française, proclamé qu’une nation existe par elle-même. Nous ne devons pas trouver mauvais qu’on nous imite. Le principe des nations est le nôtre. Mais qu’est-ce donc qu’une nation ? Pourquoi la Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n’en sont pas une ? Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l’a créée a disparu ? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n’en est pas une ? Pourquoi l’Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En quoi le principe des nationalités diffère-t-il du principe des races ? Voilà des points sur lesquels un esprit réfléchi tient à être fixé, pour se mettre d’accord avec lui-même. Les affaires du monde ne se règlent guère par ces sortes de raisonnements ; mais les hommes appliqués veulent porter en ces matières quelque raison et démêler les confusions où s’embrouillent les esprits superficiels.
[modifier]II
À entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie, représentant une ancienne conquête, conquête acceptée d’abord, puis oubliée par la masse du peuple. Selon les politiques dont je parle, le groupement de provinces effectué par une dynastie, par ses guerres, par ses mariages, par ses traités, finit avec la dynastie qui l’a formé. Il est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d’origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de centralisation. Les limites de la France en 1789 n’avaient rien de naturel ni de nécessaire. La large zone que la maison capétienne avait ajoutée à l’étroite lisière du traité de Verdun fut bien l’acquisition personnelle de cette maison. À l’époque où furent faites les annexions, on n’avait l’idée ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces. La réunion de l’Angleterre, de l’Irlande et de l’Écosse fut de même un fait dynastique. L’Italie n’a tardé si longtemps à être une nation que parce que, parmi ses nombreuses maisons régnantes, aucune, avant notre siècle, ne se fit le centre de l’unité. Chose étrange, c’est à l’obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne, qu’elle a pris un titre royal [1]. La Hollande, qui s’est créée elle-même, par un acte d’héroïque résolution, a néanmoins contracté un mariage intime avec la maison d’Orange, et elle courrait de vrais dangers le jour où cette union serait compromise.
Une telle loi, cependant, est-elle absolue ? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se sont formés comme des conglomérats d’additions successives, n’ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de l’avenir. Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. Et puis le xviiie siècle avait changé toute chose. L’homme était revenu, après des siècles d’abaissement, à l’esprit antique, au respect de lui-même, à l’idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen avaient repris leur sens. Ainsi a pu s’accomplir l’opération la plus hardie qui ait été pratiquée dans l’histoire, opération que l’on peut comparer à ce que serait, en physiologie, la tentative de faire vivre en son identité première un corps à qui l’on aurait enlevé le cerveau et le cœur.
Il faut donc admettre qu’une nation peut exister sans principe dynastique, et même que des nations qui ont été formées par des dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour cela cesser d’exister. Le vieux principe qui ne tient compte que du droit des princes ne saurait plus être maintenu ; outre le droit dynastique, il y a le droit national. Ce droit national, sur quel critérium le fonder ? à quel signe le connaître ? de quel fait tangible le faire dériver ?
I. ― De la race, disent plusieurs avec assurance. Les divisions artificielles, résultant de la féodalité, des mariages princiers, des congrès de diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c’est la race des populations. Voilà ce qui constitue un droit, une légitimité. La famille germanique, par exemple, selon la théorie que j’expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même quand ces membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte de droit primordial analogue à celui des rois de droit divin ; au principe des nations on substitue celui de l’ethnographie. C’est là une très grande erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès.
Dans la tribu et la cité antiques, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la cité antiques n’étaient qu’une extension de la famille. À Sparte, à Athènes, tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins rapprochés. Il en était de même chez les Beni-Israël ; il en est encore ainsi dans les tribus arabes. D’Athènes, de Sparte, de la tribu israélite, transportons-nous dans l’empire romain. La situation est tout autre. Formée d’abord par la violence, puis maintenue par l’intérêt, cette grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes, porte à l’idée de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractère universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans le même sens. Il contracte avec l’Empire romain une alliance intime, et, par l’effet de ces deux incomparables agents d’unification, la raison ethnographique est écartée du gouvernement des choses humaines pour des siècles.
L’invasion des barbares fut, malgré les apparences, un pas de plus dans cette voie. Les découpures de royaumes barbares n’ont rien d’ethnographique ; elles sont réglées par la force ou le caprice des envahisseurs. La race des populations qu’ils subordonnaient était pour eux la chose la plus indifférente. Charlemagne refit à sa manière ce que Rome avait déjà fait : un empire unique composé des races les plus diverses ; les auteurs du traité de Verdun, en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n’eurent pas le moindre souci de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche. Les mouvements de frontière qui s’opérèrent dans la suite du Moyen Âge furent aussi en dehors de toute tendance ethnographique. Si la politique suivie de la maison capétienne est arrivée à grouper à peu près, sous le nom de France, les territoires de l’ancienne Gaule, ce n’est pas là un effet de la tendance qu’auraient eue ces pays à se rejoindre à leurs congénères. Le Dauphiné, la Bresse, la Provence, la Franche-Comté ne se souvenaient plus d’une origine commune. Toute conscience gauloise avait péri dès le IIe siècle de notre ère, et ce n’est que par une vue d’érudition que, de nos jours, on a retrouvé rétrospectivement l’individualité du caractère gaulois.
La considération ethnographique n’a donc été pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L’Allemagne est germanique, celtique et slave. L’Italie est le pays où l’ethnographie est la plus embarrassée. Gaulois, Étrusques, Pélasges, Grecs, sans parler de bien d’autres éléments, s’y croisent dans un indéchiffrable mélange. Les îles Britanniques, dans leur ensemble, offrent un mélange de sang celtique et germain dont les proportions sont singulièrement difficiles à définir.
La vérité est qu’il n’y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l’Angleterre, la France, l’Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L’Allemagne fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. Tout l’Est, à partir d’Elbe, est slave. Et les parties que l’on prétend réellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idées claires et de prévenir les malentendus.
Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout à fait différents. Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu’en zoologie ; elle indique une descendance réelle, une parenté par le sang. Or l’étude des langues et de l’histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie. Les mots des brachycéphales, de dolichocéphales n’ont pas de place en histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui créa les langues et la discipline aryennes, il y avait déjà des brachycéphales et des dolichocéphales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui créa les langues et l’institution dites sémitiques. En d’autres termes, les origines zoologiques de l’humanité sont énormément antérieures aux origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes aryen primitif, sémitique primitif, touranien primitif n’avaient aucune unité physiologique. Ces groupements sont des faits historiques qui ont eu lieu à une certaine époque, mettons il y a quinze ou vingt mille ans, tandis que l’origine zoologique de l’humanité se perd dans des ténèbres incalculables. Ce qu’on appelle philologiquement et historiquement la race germanique est sûrement une famille bien distincte dans l’espèce humaine. Mais est-ce là une famille au sens anthropologique ? Non, assurément. L’apparition de l’individualité germanique dans l’histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus-Christ. Apparemment les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n’avaient pas leur individualité à part. Un Anglais est bien un type dans l’ensemble de l’humanité. Or le type de ce qu’on appelle très improprement la race anglo-saxonne [2], n’est ni le Breton du temps de César, ni l’Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le Conquérant ; c’est la résultante de tout cela. Le Français n’est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers. Un habitant de Jersey ou de Guernesey ne diffère en rien, pour les origines, de la population normande de la côte voisine. Au xie siècle, l’œil le plus pénétrant n’eût pas saisi des deux côtés du canal la plus légère différence. D’insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne prend pas ces îles avec le reste de la Normandie. Séparées les unes des autres depuis près de sept cents ans, les deux populations sont devenues non seulement étrangères les unes aux autres, mais tout à fait dissemblables. La race, comme nous l’entendons, nous autres, historiens, est donc quelque chose qui se fait et se défait. L’étude de la race est capitale pour le savant qui s’occupe de l’histoire de l’humanité. Elle n’a pas d’application en politique. La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d’Europe n’a tenu aucun compte de la race, et les premières nations de l’Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.
Le fait de la race, capital à l’origine, va donc toujours perdant de son importance. L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n’y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : « Tu es notre sang ; tu nous appartiens ! » En dehors des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous. Tenez, cette politique ethnographique n’est pas sûre. Vous l’exploitez aujourd’hui contre les autres ; puis vous la voyez se tourner contre vous-mêmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont élevé si haut le drapeau de l’ethnographie, ne verront pas les Slaves venir analyser, à leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en masse que les Othons firent de leurs aïeux ? Pour tous il est bon de savoir oublier.
J’aime beaucoup l’ethnographie ; c’est une science d’un rare intérêt ; mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique. En ethnographie, comme dans toutes les études, les systèmes changent ; c’est la condition du progrès. Les limites des États suivraient les fluctuations de la science. Le patriotisme dépendrait d’une dissertation plus ou moins paradoxale. On viendrait dire au patriote : « Vous vous trompiez ; vous versiez votre sang pour telle cause ; vous croyiez être celte ; non, vous êtes germain ». Puis, dix ans après, on viendra vous dire que vous êtes slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de donner un avis dans ces problèmes, où sont engagés tant d’intérêts. Soyez sûrs que, si on la charge de fournir des éléments à la diplomatie, on la surprendra bien des fois en flagrant délit de complaisance. Elle a mieux à faire : demandons-lui tout simplement la vérité.
II. ― Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue. La langue invite à se réunir ; elle n’y force pas. Les États-Unis et l’Angleterre, l’Amérique espagnole et l’Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu’elle a été faite par l’assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la langue : c’est la volonté. La volonté de la Suisse d’être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu’une similitude souvent obtenue par des vexations.
Un fait honorable pour la France, c’est qu’elle n’a jamais cherché à obtenir l’unité de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes pensées, aimer les mêmes choses en des langages différents ? Nous parlions tout à l’heure de l’inconvénient qu’il y aurait à faire dépendre la politique internationale de l’ethnographie. Il n’y en aurait pas moins à la faire dépendre de la philologie comparée. Laissons à ces intéressantes études l’entière liberté de leurs discussions ; ne les mêlons pas à ce qui en altérerait la sérénité. L’importance politique qu’on attache aux langues vient de ce qu’on les regarde comme des signes de race. Rien de plus faux. La Prusse, où l’on ne parle plus qu’allemand, parlait slave il y a quelques siècles ; le pays de Galles parle anglais ; la Gaule et l’Espagne parlent l’idiome primitif d’Albe la Longue ; l’Égypte parle arabe ; les exemples sont innombrables. Même aux origines, la similitude de langue n’entraînait pas la similitude de race. Prenons la tribu proto-aryenne ou proto-sémite ; il s’y trouvait des esclaves, qui parlaient la même langue que leurs maîtres ; or l’esclave était alors bien souvent d’une race différente de celle de son maître. Répétons-le : ces divisions de langues indo-européennes, sémitiques et autres, créées avec une si admirable sagacité par la philologie comparée, ne coïncident pas avec les divisions de l’anthropologie. Les langues sont des formations historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les parlent, et qui, en tout cas, ne sauraient enchaîner la liberté humaine quand il s’agit de déterminer la famille avec laquelle on s’unit pour la vie et pour la mort.
Cette considération exclusive de la langue a, comme l’attention trop forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l’exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale ; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu’on respire dans le vaste champ de l’humanité pour s’enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l’esprit ; rien de plus fâcheux pour la civilisation. N’abandonnons pas ce principe fondamental, que l’homme est un être raisonnable et moral, avant d’être parqué dans telle ou telle langue, avant d’être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance ; ils n’étaient ni français, ni italiens, ni allemands. Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l’antiquité, le secret de l’éducation véritable de l’esprit humain, et ils s’y dévouaient corps et âme. Comme ils firent bien !
III. ― La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l’établissement d’une nationalité moderne. À l’origine, la religion tenait à l’existence même du groupe social. Le groupe social était une extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de famille. La religion d’Athènes, c’était le culte d’Athènes même, de ses fondateurs mythiques, de ses lois, de ses usages. Elle n’impliquait aucune théologie dogmatique. Cette religion était, dans toute la force du terme, une religion d’État. On n’était pas athénien si on refusait de la pratiquer. C’était au fond le culte de l’Acropole personnifiée. Jurer sur l’autel d’Aglaure [3], c’était prêter le serment de mourir pour la patrie. Cette religion était l’équivalent de ce qu’est chez nous l’acte de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer à un tel culte était comme serait dans nos sociétés modernes refuser le service militaire. C’était déclarer qu’on n’était pas athénien. D’un autre côté, il est clair qu’un tel culte n’avait pas de sens pour celui qui n’était pas d’Athènes ; aussi n’exerçait-on aucun prosélytisme pour forcer des étrangers à l’accepter ; les esclaves d’Athènes ne le pratiquaient pas. Il en fut de même dans quelques petites républiques du moyen âge. On n’était pas bon Vénitien si l’on ne jurait point par saint Marc ; on n’était pas bon Amalfitain si l’on ne mettait pas saint André au-dessus de tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociétés, ce qui a été plus tard persécution, tyrannie, était légitime et tirait aussi peu à conséquence que le fait chez nous de souhaiter la fête au père de famille et de lui adresser des vœux au premier jour de l’an.
Ce qui était vrai à Sparte, à Athènes, ne l’était déjà plus dans les royaumes sortis de la conquête d’Alexandre, ne l’était surtout plus dans l’empire romain. Les persécutions d’Antiochus Épiphane pour amener l’Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l’empire romain pour maintenir une prétendue religion d’État furent une faute, un crime, une véritable absurdité. De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n’y a plus de masses croyant d’une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu’il peut, comme il veut. Il n’y a plus de religion d’État ; on peut être Français, Anglais, Allemand, en étant catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle ; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n’existe plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for intérieur de chacun ; mais elle est sortie presque entièrement des raisons qui tracent les limites des peuples.
IV. ― La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes. Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois ; un Zollverein n’est pas une patrie.
V. ― La géographie, ce qu’on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations. La géographie est un des facteurs essentiels de l’histoire. Les rivières ont conduit les races ; les montagnes les ont arrêtées. Les premières ont favorisé, les secondes ont limité les mouvements historiques. Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d’une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s’adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante a priori. Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d’abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles ? Il est incontestable que les montagnes séparent ; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et celles qui ne séparent pas ? De Biarritz à Tornea, il n’y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu’une autre un caractère bornal. Si l’histoire l’avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l’Elbe, l’Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a fait commettre tant d’infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes. On parle de raisons stratégiques. Rien n’est absolu ; il est clair que bien des concessions doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce n’est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l’homme fournit l’âme. L’homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu’on appelle un peuple. Rien de matériel n’y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l’histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.
Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ? Par suite de ce qui a été dit antérieurement, je n’aurai pas désormais à retenir bien longtemps votre attention.
[modifier]III
Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes » est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie.
Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure : « avoir souffert ensemble » ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun.
Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province : « Tu m’appartiens, je te prends ». Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.
Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l’homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l’émiettement des nations sont la conséquence d’un système qui met ces vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu’en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l’excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d’une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais qu’est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n’est pas la loi du siècle où nous vivons. À l’heure présente, l’existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître.
Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l’œuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l’ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert ! que d’épreuves t’attendent encore ! Puisse l’esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée !
Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. « Consulter les populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d’une simplicité enfantine. » ― Attendons, messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé.
Notes
↑ La maison de Savoie ne doit son titre royal qu’à la possession de la Sardaigne (1720).
↑ Les éléments germaniques ne sont pas beaucoup plus considérables dans le Royaume-Uni qu’ils ne l’étaient dans la France, à l’époque où elle possédait l’Alsace et Metz. La langue germanique a dominé dans les îles Britanniques, uniquement parce que le latin n’y avait pas entièrement remplacé les idiomes celtiques, ainsi que cela eut lieu dans les Gaules.
↑ Aglaure, c’est l’Acropole elle-même, qui s’est dévouée pour sauver la patrie.
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