mardi 12 janvier 2010

" Dans les partis politiques, on ne travaille pas vraiment "

" Dans les partis politiques, on ne travaille pas vraiment "

Photos Richard Dumas/Agence Vu pour " Le Monde "

Jean-François Kahn, fondateur de " Marianne ", a créé un Centre de réflexions et de recherche pour l'élaboration d'alternatives. Son ambition : participer à l'avènement d'un " autre modèle " en France





e journaliste Jean-François Kahn a créé un Centre de réflexions et de recherche pour l'élaboration d'alternatives (Crrea), quelques mois après avoir été tête de liste du MoDem pour la région Grand-Est lors des élections européennes. Il vient de publier Dernières salves (Plon, 560 p., 23,90 euros), un supplément à son Dictionnaire incorrect et à son Abécédaire mal-pensant (Plon, 2005 et 2007).



Pourquoi avez-vous créé un club ?

Personnellement, je pars d'un constat : le modèle de société qui mettait l'Etat au centre de tout a fait faillite ; celui qui met l'argent au centre de tout est en train de faire faillite, moralement et rationnellement. Cette double faillite a créé une béance, et si l'on n'est pas capable de la combler pour le meilleur, c'est le pire qui s'y engouffrera, comme on l'a vu après la crise de 1929. Il faut donc recomposer complètement le système autour de la centralité de l'humain dans toutes ses dimensions. Si l'on ne parvient pas à crédibiliser cette réponse, ceux qui proposeront " on met le "sol" ou la terre au centre ", " on met la race au centre " ou " on met le dieu des intégristes au centre " seront entendus.

Une fois qu'on a dit cela, on a cependant peu avancé. Donc j'ai voulu créer un espace où l'on puisse penser cette alternative, imaginer et élaborer cet autre modèle. Puis décliner concrètement l'application de cette réflexion. Prenons les déficits publics. Pour résoudre la question, on va nous ressortir les vieilles recettes qui ont échoué. Anticipons donc une autre approche.

Personnellement, l'idéologie de la décroissance me fait peur, mais pour s'y opposer, il faut radicalement redéfinir la nature même de la croissance que l'on vise. Pourquoi des gaullistes authentiques, des chrétiens sociaux, des libéraux de progrès, des sociaux-démocrates, des socialistes, des écologistes, des communistes, ceux-là mêmes qui ont construit ensemble le modèle de l'après-Libération, ne participeraient-ils pas ensemble à cette élaboration collective ?



Du point de vue des institutions, pensez-vous qu'il est temps d'aller vers la VIe République ?

Oui. D'une part, on a déjà subrepticement changé de Constitution, mais sans consulter ni informer qui que ce soit. Imagine-t-on l'Angleterre passant en République sans en prévenir la reine ? Même Napoléon a fait un plébiscite. Désormais, on est dans un système ultraprésidentiel qui n'a plus rien à voir avec la Ve République, voire avec la République. Un ministre important, il y a quelque temps, m'expliquait que les journalistes n'étaient pas très courageux, car ils cautionnaient la dérive monarchiste du régime actuel... Un comble ! L'idée qu'un président tout seul puisse décider de tout, au XXIe siècle, est d'un archaïsme inouï. Le résultat est que, quoi qu'on puisse penser des réformes annoncées, le constat d'une malgouvernance s'impose de plus en plus.

En outre, désormais, on appelle " réforme " n'importe quelle régression. Dans tous les domaines. Ruse infernale. C'est comme les communistes qui appelaient " démocratie populaire " une dictature populaire. Quant au débat sur l'identité nationale, il est inconcevable qu'il soit décrété par l'Etat. Comme si on était en Union soviétique !



Mais pourquoi ne pas avoir rejoint un parti politique ?

Parce qu'on n'y travaille pas vraiment. Prenons les grands partis. A l'UMP, il est impossible de travailler sur le fond, il faut attendre que Sarkozy parle. Et à gauche, les socialistes investissent toute leur énergie dans leurs querelles personnelles, au lieu de travailler sur le fond. Cela dit, je suis allé à Dijon, au rassemblement initié par Vincent Peillon. Certes, il y a eu l'incident avec Ségolène Royal, c'était au cours du déjeuner. Mais, pendant le reste de la journée, il y a eu cinq commissions, réunissant des centaines de personnes, où l'on a vraiment réfléchi et travaillé. C'était passionnant, or il n'y a pas eu un mot dans la presse. On n'a retenu que la bagarre.

Il y a quelques jours, s'est tenu un colloque sur le réchauffement climatique, avant Copenhague. Je n'y étais pas, mais j'aurais aimé savoir ce qui s'y est dit. De nouveau, pas un mot dans la presse. On n'a parlé que du fait que Bayrou et Cohn-Bendit s'étaient serré la paluche. Cela valait trois lignes.



Dans " Dernières salves ", à propos du journalisme, votre jugement est très sévère.

D'abord je constate qu'il existe comme une caste de journalistes politiques, qui ont du talent, mais vivent dans une bulle, dans leur bulle... Ils regrettent qu'il n'y ait pas de vrai débat, de propositions. En réalité, il y en a, mais cela ne les intéresse pas. Seuls les courts-circuits et les petites saillies retiennent leur attention.

Autre chose est la crise de la presse. Et là, une remise en question radicale s'impose. Je fais un constat : de plus en plus de lecteurs ne comprennent pas ce qu'on écrit. Quand je dis qu'il faut en prendre acte, on me rétorque que je veux abaisser le langage. Mais " La Pléiade " de Ronsard et de Du Bellay a-t-elle abaissé le langage en révolutionnant la langue, ou Malherbe ou Hugo mettant un " bonnet rouge au vieux dictionnaire " ? Je suis un homme de culture classique, mais continuer à faire des phrases qui me ravissent si plus personne ne les comprend, ça sert à quoi ?

J'ajoute que le système d'organisation des journaux, qui est totalement féodal, directeur, sous-directeur, directeur de la rédaction, rédacteurs en chef, adjoints, etc. est devenu inadéquat. D'autant que, comme les journaux réduisent leur nombre de journalistes, il finit par ne plus y avoir que des chefs. Il faut tout remettre à plat. En outre, en raison de la réduction du pluralisme dans la presse, deux courants sont surreprésentés : la droite néolibérale et une gauche post-soixante-huitarde et un peu bobo. Il n'est pas sûr que ces deux courants, même additionnés, représentent une majorité de la population (avant de le constater en Suisse). Il faut donc plus s'ouvrir sur les différences, qu'elles nous plaisent ou pas. Sinon, tous les laissés-pour-compte disent " on n'est plus représenté ", et ne lisent plus.



Dans " Dernières salves ", on ne trouve pas une entrée " Internet ". Pourquoi ?

Cela me bouscule, mais je ne maîtrise pas assez ce média pour exprimer une opinion valable sur son fonctionnement.



Vous semblez, dans ce livre, avoir plus d'intérêt pour certains personnages historiques que pour les contemporains.

C'est le troisième et dernier tome de mon dictionnaire. A chaque fois, j'ai essayé de trouver une dominante. Ici j'ai choisi, outre l'actualité et le démontage (la destruction) du système sarkozyste, la crise économique et tout ce qu'elle a révélé, la remise en cause de mythes historiques qui ont perverti notre rapport à vivre la démocratie, par exemple en idéalisant le siècle de Louis XIV ou l'" épopée " napoléonienne, deux expériences totalitaires. Et l'approche des grands systèmes philosophiques. Quand on rend compte de l'apport des philosophes qui sont à l'origine d'un système (Kant, Hegel...), on ne mesure pas assez à quel point, sous le régime politique sous lequel ils vivaient, ils devaient ruser, tricher même, pour parvenir à faire passer l'essentiel.



Comme dans les deux autres volumes, vous mêlez plaisanteries, blagues de potache parfois, et grand sérieux. Et vous êtes souvent assez lapidaire et cruel sur le personnel politique ou médiatique. A propos du dalaï-lama vous écrivez " Dieu vivant tibétain qui a remplacé Che Guevara, Christ mort, sur les autels de la gauche bien-pensante "...

Il y a, effectivement, une dérive d'une partie de la gauche bien-pensante vers une forme de mysticisme inavoué. On me reprochera sans doute de mêler la réflexion sérieuse et grave à des vannes de chansonnier ou à des calembours dignes de l'Almanach Vermot, mais j'aime ce mélange que j'espère subversif, cette rupture de clivages, ce brouillage " brownien " d'étiquetage. Comme dans la vie, on peut réfléchir et s'instruire en se bidonnant.

Propos recueillis par Josyane Savigneau

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